Willliam Bouguereau en version privée

Le 03 octobre 2019, par Philippe Dufour

Pour les admirateurs du grand peintre académique, l’événement est de taille : pas moins de seize œuvres, issues en droite ligne de son atelier, vont être soumises au feu des enchères.

William Adolphe Bouguereau (1825-1905), Portrait de femme la tête renversée, huile sur toile, 46 38 cm.
Estimation : 15 000/20 000 €

Passant brutalement de la lumière à l’ombre, William Bouguereau, l’un des peintres les plus doués de sa génération, devient après sa disparition, en 1905, l’un des plus déconsidérés. Il a fallu attendre la fin des années 1970 et le retour en grâce de l’«art pompier» pour que son œuvre soit enfin réhabilitée. Et même connaître la consécration, avec notamment la rétrospective présentée à Paris (avant Montréal et Hartford), par le musée du Petit Palais au printemps 1984. Les visiteurs ont pu alors constater que cette fameuse technique lisse et quasi photographique, qualifiée d’«académique», n’en était pas moins dotée d’une grande sensibilité, voire d’une sensualité étrange. L’ensemble unique présenté aujourd’hui à Lyon conforte à nouveau cette impression… Seize peintures et œuvres sur papier dont l’historique est le premier des atouts : conservées par le maître dans son atelier jusqu’à sa mort, elles sont demeurées dans sa descendance, avant d’échoir à son petit-fils, M. Vincens-Bouguereau, et à son épouse. C’est de cette dernière que les tenait leur dernier propriétaire, un collectionneur lyonnais ami de la famille.
Dessins de jeunesse et de voyage
Ces œuvres choisies auxquelles le peintre était très attaché, esquisses de jeunesse et études pour les grandes compositions de la maturité, dessinent sa longue carrière. Celle-ci débute par un premier grand prix de Rome, décerné en septembre 1850. La suprême récompense s’accompagne, naturellement, d’un long séjour dans la Ville éternelle, qui sera aussi l’occasion de voyager en Italie (voir encadré page 32), «et surtout d’en tirer des motifs récurrents qui réapparaîtront sur ses toiles tout au long de sa vie», comme le souligne l’expert Olivier Houg. Deux lots illustrent ici cette appétence pour les figures croisées dans la Péninsule. Le premier est un très beau Portrait d’une femme (Maria) à Pompéi, un dessin au graphite, daté 1851 (estimé 6 000/ 8000 €), exécuté lors de sa découverte de la Campanie. La même année, il fixe le Portrait d’une Italienne en costume régional, à l’aquarelle et au graphite sur papier (prévoir aussi 6 000/8 000 €). L’inscription «Velletri» indique que le dessin a été réalisé dans la petite bourgade proche de Rome. Véritable marque de fabrique du peintre, une partie seulement de la composition au crayon a été mise en couleurs  et de manière très aboutie , tandis que l’autre partie se résume à quelques traits sommaires. Copier les maîtres fait aussi partie de l’apprentissage, et Bouguereau s’y adonnera dans les capitales artistiques transalpines, de Parme à Naples. À Paris également, comme l’atteste sa copie des Femmes d’Alger d’Eugène Delacroix (une toile estimée 4 000/6 000 €) ; elle rappelle l’admiration sans borne qu’il éprouvait pour le peintre romantique, le plaçant au sommet de l’art français avec Jean-Dominique Ingres.

 

Portrait de fillette au ruban bleu,huile sur toile, 41 x 33 cm. Estimation : 10 000/15 000 €
Portrait de fillette au ruban bleu, huile sur toile, 41 33 cm.
Estimation : 10 000/15 000 

Des études préparatoires pour les toiles célèbres
À l’examen, la plupart des toiles présentées s’avèrent être des études de compositions de l’artiste, connues et répertoriées. Bien que non signées (ce qui confirme le fait qu’elles n’étaient pas destinées à être vendues telles quelles), elles relèvent d’un travail très poussé, comme autant de véritables et superbes morceaux de peinture. Pour Olivier Houg, «les recherches, effectuées toujours d’après des modèles vivants, possèdent une expressivité qui n’existe pas forcément dans les œuvres définitives de l’artiste». On retrouve d’ailleurs dans certaines toiles ses inspiratrices préférées, comme Élize Brugière ; la voici saisie de profil dans son Portrait exécuté en 1895-1896 (15 000/20 000 €), dans une attitude et une expression réutilisées pour l’un des personnages de L’Admiration, aujourd’hui au musée de San Antonio, au Texas. Le modèle est encore le sujet de la Jeune femme tête penchée sur l’épaule (10 000/15 000 €), visage repris dans Blessures d’amour, peint en 1897 (collection particulière). Plus impressionnant encore par son expression extasiée, ce Portrait de femme la tête renversée, avec pour modèle une jeune fille non identifiée (15 000/20 000 €)… devenue Marie dans la composition décorant de la chapelle la Vierge de l’église Saint-Vincent-de-Paul, à Paris (1888).
La notoriété, du chef-d’œuvre à sa réduction
Les enfants, chers à Bouguereau, et acteurs de bien de ses tableaux de genre, occupent une place de choix dans cette sélection inespérée de ses travaux. Pour 10 000/15 000 €, deux exemples de sa virtuosité à rendre leur grâce fragile seront à la portée des amateurs. Un Portrait de fillette au ruban bleu, tout d’abord : sa composition, laissant voir une large part de la préparation grise, montre le même modèle que celui de Tête d’enfant, de 1872 (musée et collection Drexel, Philadephie). Le second s’intitule Petite fille à la tunique blanche, et représente Émilienne Césil, dont la mère est au service des Bouguereau ; c’est elle qui apparaît, dans une position identique, sur la toile Les Oranges de 1865 (collection particulière). Fort du succès de ses meilleurs tableaux, William Bouguereau devait trouver un procédé pour les diffuser plus largement : la réduction. Plus de soixante-dix ont ainsi été recensées par Damien Bartoli, auteur de son catalogue raisonné. Loin du pays, l’une d’entre elles, devrait être le clou de notre vacation avec une fourchette de 40 000/60 000 € ; deux petites filles des rues l’animent, l’une s’apprêtant à jouer du violon, l’autre tendant la main. Cependant, comme le précise encore Olivier Houg, «c’est souvent à la demande de ses marchands que le peintre réalisait ces fameuses réductions». Une preuve supplémentaire  s’il en était besoin  de l’incroyable notoriété de leur auteur de son vivant… 

 

Bouguereau sous le charme de l’Italie
 
Portait d’une Italienne en costume régional, 1857, aquarelle et graphite sur papier, 20,7 x 23 cm. Estimation : 6 000/8 000 €
Portait d’une Italienne en costume régional, 1857, aquarelle et graphite sur papier, 20,7 x 23 cm.
Estimation : 6 000/8 000 

En septembre 1850, à Paris, le jury du prix de Rome décerne exceptionnellement deux premiers grands prix, dont l’un devait pourvoir un poste demeuré vacant à la villa Médicis en raison de la révolution de 1848. Les heureux élus se nomment Paul Baudry et William Bouguereau ; les jeunes gens arrivent dans la Ville éternelle à la fin du mois de décembre. Bouguereau, outre la préparation à la villa des «envois» officiels, remplit ses carnets des traits de ses habitants, croisés dans les rues. Une passion qu’il va aussi pouvoir satisfaire lors d’un voyage à Naples et Capri, débuté en avril 1851 ; la traversée de la Campanie lui permet d’étudier les différents types populaires, bergers au profil grec ou villageoises aux coiffes blanches traditionnelles. Un an plus tard, en mai 1852, le peintre visite la Toscane et l’Ombrie ; là encore, il profite de chaque minute libre pour croquer êtres et animaux, costumes et paysages. Cet appétit insatiable pour le dessin le fera surnommer Sisyphe par ses camarades… Naturellement, au cours de ses périples dans la Péninsule, Bouguereau découvre la grande peinture italienne, qu’il va copier avec soin : ainsi à Assise, la totalité des fresques de Giotto dans la basilique San Francesco. Ou encore l’œuvre du Corrège, admirée à Parme, La Madone avec saint Jérôme et Marie-Madeleine, dont la copie sera proposée le 13 octobre (4 000/6 000 €). Le 20 avril 1854, l’artiste quitte Rome pour la France, après y avoir passé trois ans et quatre mois ; mais les images de cette fascinante Italie devaient, pour toujours, nourrir son œuvre.



 

dimanche 13 octobre 2019 - 03:00 - Live
Lyon - 8, rue de Castries - 69002
Conan Hôtel d’Ainay - Cécile Conan Fillatre Commissaire-Priseur Judiciaire
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