William Christie, accords parfaits

Le 18 juin 2019, par Éric Jansen

Quand il ne dirige pas l’ensemble des Arts Florissants, le célèbre chef d’orchestre se consacre à son jardin, l’autre œuvre de sa vie, en amateur accompli.

William Christie
© Oscar Ortega

Il parle un français impeccable, avec une irrésistible pointe d’accent. Né en 1944 à Buffalo, dans l’État de New York, William Christie appartient à ces philanthropes américains qui nous font aimer notre pays. Envoûté par la sonorité du clavecin lorsqu’il était adolescent, il décide d’y consacrer sa vie. Il arrive en France au début des années 1970, enchaîne les tournées et crée en 1979 son ensemble musical, Les Arts Florissants. Devenu l’emblématique ambassadeur de la musique baroque, il fête ce 40e anniversaire par la sortie d’un coffret de trois CD, une série de concerts et en donnant rendez-vous aux mélomanes cet été dans sa maison de Thiré, en Vendée, ou plus exactement dans son sublime jardin, patiente création personnelle où s’expriment son idéal de beauté et sa quête d’harmonie.
Que ressentez-vous lorsque vous contemplez les 40 ans des Arts Florissants et les 34 ans de ce jardin ?
J’ai une certaine satisfaction (rires).
Imaginiez-vous un tel parcours lorsque vous avez posé le pied en France ?
J’ai quitté les États-Unis dans des circonstances un peu pénibles. La décision de me fixer ailleurs a été motivée par le fait que je ne voulais pas me battre au Vietnam… Pour éviter le pire, je suis parti à l’automne 1970. J’ai posé mes valises à Paris, mais j’ai été une sorte de nomade pendant un an.
Vous n’avez toutefois pas choisi la France par hasard…
Non, bien sûr. J’y étais déjà venu adolescent avec mes parents, qui aimaient beaucoup voyager et étaient amoureux de l’Europe. Comme disait mon père : «J’ai traversé l’Atlantique plus souvent que les États-Unis 
Que faisaient vos parents ?
Papa était architecte et maman, très mélomane. Elle aurait pu faire carrière, mais elle s’est mariée, a eu trois enfants et s’est occupée d’eux. Elle a été mon professeur. D’autres femmes ont aussi compté : une arrière-grand-mère extraordinaire, sorte de bourgeoise imprésario, qui faisait venir des artistes de talent dans notre ville. Et une grand-mère qui m’aimait beaucoup et souhaitait me transmettre son amour de la musique… C’est elle qui m’a fait connaître Couperin.
Ce qui était assez pointu pour l’époque…
Non, je me souviens que jeune pianiste, j’aimais déjà la musique ancienne : Scarlatti, Bach, Haendel. Vers 10 ou 11 ans, j’ai dit à ma mère que c’était ça qui m’intéressait.
L’amour des jardins était-il déjà présent ?
Oui, il remonte à l’enfance. Notre maison près de Buffalo était en pleine campagne, avec un très beau jardin. Mes parents ont encouragé mon goût en me cédant un lopin de terre où je plantais des bulbes, des annuelles. Plus tard, à Yale, avec deux amis, nous avons pris une maison afin d’avoir assez de terre pour faire un potager et un jardin d’agrément.

Le jardin de William Christie, à Thiré.
Le jardin de William Christie, à Thiré.© Eric Jansen

Une adolescence en complet décalage avec l’Amérique des années 1960 ?
Non, pas spécialement : la ruralité fait partie des États-Unis.
Aviez-vous aussi le goût de la modernité ?
On ne pouvait pas y échapper. De Kooning, Janis Joplin, ont aussi fait partie de ma jeunesse.
Vous choisissez tout de même le clavecin, un instrument très lié au passé.
Curieusement, ce n’était pas l’image que j’en avais et ce n’est vraiment pas la raison pour laquelle je l’ai choisi. La première fois que j’ai entendu jouer du clavecin, je devais avoir 12 ou 13 ans. Ma mère m’avait emmené écouter Le Messie de Haendel, et j’ai été absolument suspendu. C’est comme cela qu’est né mon amour pour cet instrument.
Comment avez-vous trouvé le nom des Arts Florissants ?
Un fonctionnaire nous avait baptisés «L’Ensemble baroque instrumental et vocal de l’Ile-de-France»… Nous étions accablés. Alors que nous répétions un jour chez moi, à Paris, une œuvre de Charpentier intitulée Les Arts florissants, un ténor a commencé à murmurer : «Les Arts florissants, les Arts florissants… mais voilà notre nom !» J’ai téléphoné au président d’Harmonia Mundi, avec lequel j’avais commencé à enregistrer, et lui ai demandé son avis. Il a trouvé ça très bien.
Depuis 2012, vous organisez un festival dans votre jardin, à Thiré. Comment cet endroit est-il né ? Y a-t-il des jardins lui ayant servi de modèle ? On pense à l’Italie en le voyant…
J’ai tout de suite su que, si j’en avais les moyens, l’Italie serait mon pays d’élection : c’était une sorte d’aimant. Mais j’ai aussi compris que pour faire carrière, ce serait très difficile. Quand j’ai réfléchi à ce que je voulais, l’Italie bien sûr a été une source d’inspiration. Mais je peux également vous citer une vingtaine de jardins en Europe, à commencer par ceux de Hollande ou ceux de Brécy. Je voulais un jardin éclectique.
Avez-vous suivi un dessin précis ou s’est-il modifié au fil des acquisitions ?
Il a évolué avec le temps, mes idées changeant bien souvent, mais aussi, vous avez raison, en fonction des parcelles que j’arrivais à racheter. C’est un jardin où j’ai commis mille erreurs, mais si vous me demandez si j’en suis fier, je vous répondrai que oui. Une Française un peu puriste m’a dit un jour que j’avais brisé toutes les règles. Mais c’est comme l’impératrice Eugénie qui questionnait Charles Garnier sur le style de son opéra. Il a répondu : Napoléon III ! Ici, c’est le style William Christie !
Avant le jardin, il y a la maison. Comment est-elle arrivée dans votre vie ?
On me demande souvent pourquoi je n’ai pas choisi de beaux endroits de France comme la Normandie, la Côte d’Azur, la Provence… Grâce aux concerts, j’ai beaucoup voyagé, et j’ai très vite vu que les lieux où se trouvaient les expatriés n’étaient pas pour moi. Je n’aime pas le soleil, les plages, les touristes. Ce choix est le résultat d’un hasard professionnel : en 1974, mon impresario m’a téléphoné pour m’annoncer que comme je n’avais pas grand-chose pour l’été, il avait accepté deux concerts dans le «Far West»… Il parlait de la Vendée ! J’y suis allé, y ai découvert de charmantes églises, un public, une histoire… On m’a proposé de revenir l’année suivante, je me suis attaché à cette région pas très connue et ai décidé de l’aimer.

 

Festival Dans les jardins de William Christie, en 2016.
Festival Dans les jardins de William Christie, en 2016.© David Fugere

Au fond, ce qui vous a plu, c’est cette fameuse ruralité !
Absolument, c’était la France profonde. De 1978 à 1984, j’ai loué une superbe gentilhommière Louis XIII, mais le propriétaire ne voulait pas me la vendre. J’ai eu ensuite un coup de cœur pour un bijou de la fin du XVIe siècle. J’ai essayé de convaincre une famille qui l’avait en indivision, sans succès. Quelques mois plus tard, je passais en voiture dans le village de Thiré et ai vu la façade de cette maison depuis la route. C’était une métairie abandonnée. Je suis entré par une porte-fenêtre et quand j’ai découvert la cheminée, j’ai compris que j’avais trouvé une perle ! C’est la pauvreté qui l’a sauvée. La dernière famille vivait dans deux pièces, il n’y avait ni chauffage ni installation sanitaire…
Comment l’avez-vous meublée ?
Mes parents avaient pas mal de choses et un conteneur est arrivé des États-Unis, avec les canapés de mon enfance, des tables, des fauteuils… Le reste a été chiné dans la région et beaucoup de tableaux ont été trouvés à Drouot. Je continue d’ailleurs à acheter en salle des ventes. J’adore ça.
Votre festival accueille aujourd’hui dix mille visiteurs. En espériez-vous autant ?
Je n’aurais jamais imaginé un tel succès et en suis ravi, mais nous sommes maintenant devant une situation parfois compliquée pour la logistique. Heureusement, nous sommes aidés par le département.
Pourquoi avez-vous créé une fondation, en 2017 ?
Pour pouvoir pérenniser tout cela. La transmission musicale est ma passion, tout comme l’est celle des métiers ayant permis de restaurer la maison et de créer le jardin. L’aspect patrimonial, découvert au fur et à mesure, est au centre de ma démarche. Dans le village, nous avons également réhabilité une dizaine de bâtiments.
Une démarche philanthropique typiquement américaine, non ?
Purement ! (rires). Ma vie a été très riche en expériences et c’est la France qui m’a donné cette possibilité. 

William Christie
en 5 dates
1985
Acquiert une bâtisse fin XVIe-début XVIIe à Thiré
1987
Recréation d’Atys de Lully, à l’Opéra-Comique, avec le metteur en scène Jean-Marie Villégier
2008
Est élu à l’Académie des beaux-arts
2012
Création du festival Dans les jardins de William Christie
2017
Naissance de la Fondation Les Arts Florissants - William Christie
à voir
Festival Dans les jardins de William Christie,
85210 Thiré, tél. : 02 28 85 85 70.
Du 24 au 31 août 2019.
www.evenements.vendee.fr  /  www.arts-florissants.com
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