Whitney Biennial, air du temps et recyclage

Le 16 juillet 2019, par Alain Quemin

La 79e Biennale du Whitney Museum of American Art, à New York, laisse une impression mitigée, entre facilité et politiquement correct.

La 79e Biennale du Whitney Museum, avec, de gauche à droite, une œuvre d’Eric N. Mack (né en 1987), Proposition : for wet Gee’s Bend Quilts to Replace the American Flag - Permanently (2019), et quatre toiles de Jennifer Packer (née en 1985) : Untitled (2019), An Exercise in Tenderness (2017), Untitled (2019) et A Lesson in Longing (2019).
Photographie par Ron Amstutz

La Biennale du Whitney Museum, à Manhattan, se distingue fortement des autres principales expositions mondiales par deux traits majeurs. Alors que presque toutes aspirent à rendre compte des tendances récentes de la création internationale et s’inscrivent dans un espace «globalisé» ou du moins régional, entendu ici au sens d’un ensemble de pays proches , ce rendez-vous étatsunien assume sans complexe sa dimension nationaliste. Pour y être exposé, il faut soit être citoyen des États-Unis d’Amérique, soit vivre dans ce pays : un message aux antipodes de celui universaliste qui sous-tend les autres biennales d’importance. Second trait qui peut surprendre : cette manifestation a beau être l’une des plus prestigieuses au monde, elle est d’ampleur très limitée. Elle ne s’étend guère au-delà de deux étages du Whitney, qui n’est lui-même qu’un édifice de taille moyenne. Nous sommes donc très loin des grosses machines que sont devenues la Biennale de Venise, la Documenta ou même la Biennale de Lyon. Vu les contraintes de l’espace d’exposition, il est impossible de présenter les immenses sculptures et installations qui sont la signature de bien des concurrentes et les font trop souvent basculer dans le spectaculaire. Seulement, voilà : les États-Unis occupant aujourd’hui une place absolument centrale dans le monde de l’art contemporain international, le fait que la Biennale du Whitney soit d’envergure restreinte n’obère en rien son rayonnement. Cette 79e édition réunit les œuvres de soixante-quinze artistes et collectifs, venus pour nombre d’entre eux pour la première fois. C’est dire si la perspective d’y réaliser des découvertes apparaît élevée. Un soin particulier a été accordé à la présentation, remarquablement aérée et qui s’accompagne de bons cartels très didactiques. Sur chacun d’eux sont indiqués le nom de l’artiste, sa date et son lieu de naissance, son lieu de vie actuel, mais aussi un texte de commentaire visant à donner des clés de compréhension de l’œuvre exposée.
Trop de bricolage 
Cette année, les objets cheap de récupération sont au cœur de bien des œuvres. Cela vise à montrer un peu naïvement que l’on a bien affaire à de l’art contemporain, mais cela reflète aussi, avec une certaine facilité, la préoccupation actuelle pour le développement durable. Que peut-on faire des déchets produits massivement par notre civilisation ? Mais voyons, créons des œuvres d’art ! Ici, beaucoup trop d’artefacts relèvent d’une pratique et d’une esthétique de l’assemblage, pour ne pas dire du bricolage. Il s’agit certes d’une option possible dans l’art actuel et certains artistes talentueux excellent en la matière , mais recourir à ce procédé ne saurait être une finalité en soi, comme tel est trop souvent le cas. Les sculptures de Brian Belott sont constituées d’objets de rebut pris dans la glace et visibles à travers des parois vitrées de congélateurs. Les productions de Joe Minter sont créées par association de divers éléments abandonnés. Même les impressions à l’encre de Todd Gray sont présentées dans des cadres de récupération ! Troy Michie inclut dans ses œuvres des photographies trouvées, et Daniel Lind-Ramos fait de même avec des objets. Dans un tel contexte, cela ne surprendra guère : pour avoir droit de cité, la peinture sur toile doit souvent relever esthétiquement du barbouillage un peu sale. C’est que, afin de se faire remarquer, beaucoup de jeunes artistes puisent allègrement dans l’air du temps pour être justement de leur époque contemporaine, puisque tel est bien le sujet. Pour être efficace, produire l’effet recherché sans trop d’efforts, le lieu commun ou le cliché s’imposent souvent. Dommage que les commissaires, Jane Panetta and Rujeko Hockley, n’aient pas été plus vigilantes.
L’ethnicité, très présente mais biaisée
Évidemment, nous sommes aux États-Unis et le propos sur la race ou sur l’ethnicité est récurrent. L’intégration de cette dimension aux œuvres de l’artiste d’origine kényane Wangechi Mutu et celle d’ascendance jamaïcaine Simone Leigh laquelle jouit d’un fort engouement et est très présente actuellement à New York convainc précisément parce que ces deux-là sont talentueuses. Plus largement, la Biennale frappe par la présence massive de corps afrodescendants tant dans les sculptures que dans les peintures souvent figuratives. C’est aussi le cas dans les œuvres un peu inégales, mais intéressantes de Kyle Thurman ou celles de Jeanette Mundt, représentant notamment la gymnaste Simone Biles. Le corps blanc, quant à lui, passe complètement au second plan. Cela peut se justifier par un effet de rattrapage. Mais comment expliquer que les artistes et dans le domaine des œuvres, les sujets représentés d’origine indienne ou latino-américaine soient à ce point absents ? Il n’est pas indéfendable de soumettre la sélection d’une manifestation d’importance, de surcroît lorsqu’elle se tient dans ce pays, à des critères ethniques et politiques. Encore faut-il que, sous couvert de l’intégration d’un groupe trop longtemps marginalisé, les commissaires ne contribuent pas très fortement à rendre invisibles d’autres communautés qui devraient, tout autant, avoir leur place dans la Biennale du Whitney.

à voir
«See it now», Whitney Biennial 2019, Whitney Museum of American Art,
99, Gansevoort street, New York.
Jusqu’au 22 septembre 2019.
www.whitney.org
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