Vrai faux Monte-Christo

Le 28 mai 2020, par Bertrand Galimard Flavigny

Les « préfaçons » furent un véritable fléau pour les éditions françaises. En témoigne cette contrefaçon belge du best-seller d’Alexandre Dumas.

Alexandre Dumas, Le Comte de Monte-Christo (Bruxelles, société typographique Belge, 1846), broché, adjugé 8.214 €, Drouot-Richelieu, 13 décembre 2018. Pierre Bergé & Associés OVV. M. Clavreuil.

Qui mieux que le comte de Monte-Christo a réussi à ériger en œuvre d’art « cette justice sauvage, que les lois ne peuvent extirper du cœur humain » ? L’expression reprise d’Alex Baudouin, l’auteur – anonyme – du Dictionnaire des vanités (1818), s’applique à merveille au héros du roman d’Alexandre Dumas. Le Comte de Monte-Christo remporta un succès considérable dès sa sortie en feuilleton dans le Journal des débats en quatre séries d’épisodes – de la fin août 1844 au 15 janvier 1846 – formant au total dix-huit volumes. Dès le 28 septembre 1845, Le Siècle reprenait le texte et le publiait en fascicules hebdomadaires. De son côté, le Bureau de l’écho des feuilletons faisait imprimer le roman, lui aussi en 1846 (d’abord en neuf volumes, puis ramassés en deux in-8°), orné d’un premier tirage du portrait de l’auteur, et de vingt-neuf planches hors texte gravées sur acier d’après Tony Johannot et Gavarni. Un exemplaire relié en demi-chagrin vert à coins a été adjugé 200 € à Drouot, le 21 décembre 2012, par la maison Millon. Si cette édition est considérée comme la première illustrée, la véritable édition originale du Comte de Monte-Christo est sortie chez Baudry, Pétion, datée de 1845-1846, en dix-huit tomes réunis en neuf volumes (in-8°). Et les rééditions se succédèrent. On en dénombre une dizaine au XIXe siècle, après celle de Michel Lévy de 1846, en six volumes de petit format (in-18°), reprise en 1863 en in-12, sans compter les traductions… Ce chiffre est largement augmenté par ce que l’on appelle les «contrefaçons belges». L’une d’elles (Bruxelles, Société typographique belge, 1846, treize volumes in-18 brochés, sous couvertures roses imprimées de l’éditeur, dans deux étuis modernes en toile bleue) a atteint 8 214 €, à Drouot le jeudi 13 décembre 2018, chez Pierre Bergé & Associés avec l’assistance de Bernard Clavreuil. Il n’est pas fréquent de croiser un exemplaire tel que paru, avec les couvertures en bel état. Affranchis de la loi française Cette contrefaçon ne fut pas la seule, et nous en avons vu passer une autre (Bruxelles, Méline, Cans et compagnie, 1845-1846, huit tomes en quatre volumes in-18 reliés en demi-veau taupe, le dos orné), qui a été adjugée 13 159 €, à Drouot le 16 décembre 2016, par la même maison de ventes. Pour les experts, cet « éditeur belge paraît avoir suivi la première édition parisienne de Pétion, puisque dès la seconde édition de 1846, l’orthographe de Monte Christo devient Monte-Cristo ». Des imprimeurs belges qui échappaient à la réglementation française et, se fondant sur une loi hollandaise du 25 janvier 1817, affirmaient que « tout ouvrage qui appartient à toutes les nations, n’appartient à personne en particulier »… Ils faisaient imprimer au fur et à mesure les chapitres de ces romans. Aussi, le lendemain ou quelques jours après la publication dans les journaux, et l’impression achevée, ces imprimeurs-éditeurs lançaient à bas prix sur le marché français une édition, généralement bourrée de fautes typographiques, bien avant que l’éditeur officiel puisse lancer la véritable édition originale. Ces impressions pirates – que Fernand Vandérem, le directeur du Bulletin du bibliophile, désigna en 1926 sous le nom de « préfaçons » – furent un véritable fléau, qui accabla la librairie française durant une période qui courut tout au long de la première moitié du XIXe siècle. Aujourd’hui, ces « contrefaçons », selon un terme juridique, sont devenues des curiosités littéraires et bibliophiliques.

précision
Jean-Marc Chatelain, conservateur à la Bibliothèque nationale de France, nous a fait savoir que l’exemplaire d’Encore une danaïde ! qui a inspiré notre dernière chronique (voir Gazette n° 8, page 22) avait été acquis par la BnF, précisant que son auteur ne serait pas l’industriel Charles-Nicolas Apert (1749-1841), mais son fils Charles. 
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