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Vous avez dit «outsider art» ?

Le 11 octobre 2018, par Stéphanie Pioda

Pour sa sixième édition, l’Outsider Art Fair investit l’atelier Richelieu, tout en poursuivant son partenariat avec Drouot pour les tables rondes. L’occasion d’embrasser toutes les réalités de «l’art en marge».


L’art brut est-il soluble dans l’art outsider ou contemporain ? Est-il synonyme de «l’art des fous» ? Ces questions suscitent beaucoup de débats avec, à la clé, confusion des concepts et mélange des genres, différences d’appréciation, que l’on soit d’un côté ou de l’autre de l’Atlantique. D’où l’importance, pour y voir plus clair, des deux tables rondes qui se tiendront à Drouot le 20 octobre. L’engouement que connaît cette création «à la marge « depuis une dizaine d’années est porté par les institutions, qui jouent le jeu de l’ouverture et du croisement, comme cela a été le cas à la Biennale de Venise dès 2013, dans les expositions «Henry Darger» au musée d’Art moderne de la Ville de Paris en 2015, «L’Envol» à la Maison rouge (jusqu’au 28 octobre) ou récemment autour d’artistes autodidactes afro-américains au Metropolitan Museum de New York («History Refused to Die»). Et par le dynamisme du marché de l’art, bien sûr. Jean-Jacques Plaisance, de la galerie Les Yeux fertiles, analyse de son côté : «L’Outsider Art Fair est un passage obligé pour tous les collectionneurs, notamment pour ceux qui ne peuvent se déplacer en janvier à la foire de New York . Entre les artistes internés en asile, les “médiumniques” ou les vrais autodidactes selon Jean Dubuffet, le choix est vaste. Seul le folk art, très représenté aux États-Unis, est peu présent à Paris.» Les collectionneurs d’art contemporain s’y intéressent de plus en plus d’où le choix, pour la foire, de dates concomitantes à la Fiac. Ils sont curieux de ces artistes dont les prix sont nettement plus abordables que ceux de l’art actuel. La foire en donnera un bel aperçu, avec des œuvres accessibles dès 100 € pour un dessin de Torben Funch, à la Copenhagen Outsider Art Gallery seule enseigne dédiée à l’art brut au Danemark, ouverte depuis deux ans et primo-participante et jusqu’à 300 000/500 000 € selon Rebecca Hoffman, la directrice artistique de l’événement. Mais la plupart ne dépasseront pas 50 000 €, telle cette rare huile sur toile de Miguel Hernandez proposée par Les Yeux fertiles. «Les prix sur mon stand se situeront entre 1 500 et 15 000 €», précise quant à lui Jean-Pierre Ritsch-Fisch, qui poursuit : «L’architecture d’A.C.M. sera un peu plus chère car ces pièces sont devenues très rares. Je n’en présente qu’une seule de grandes dimensions, la dernière œuvre de l’artiste, qui a arrêté de travailler.» Aurelie Bernard Wortsman, de la galerie Andrew Edlin (New York) confirme ces prix raisonnables, avec «3 800 $ pour la plus petite œuvre de Melvin Way, intitulée Muspelhe Nifelheim (vers 1997), 25 000 $ pour Untitled (Abbieannian Flamingo Girlscout in Winter Uniform, de Henry Darger, 40 000 $ pour George Widener, et 50 000 $ pour Eugene von Bruenchenhein.»
Exigence des collectionneurs
Pour Rebecca Hoffman, ce plafonnement des prix est symptomatique de l’écart qui existe entre les marchés européen et américain, «où l’on monte jusqu’à 700 000 € dans la version new-yorkaise de la foire». D’où une marge de progression possible : «Si Louis Soutter était resté aux États-Unis, ses prix seraient dix fois plus élevés !», regrette Philippe Eternod, de la galerie du Marché (Lausanne). Les amateurs sont en effet plus actifs, comme le pointe le collectionneur Bruno Decharme (qui interviendra à la table ronde intitulée «Art brut en Amérique ?») : «Ils maîtrisent beaucoup plus le marché que nous, avec un talent particulier pour faire monter les cotes et rejeter ce qui n’est pas américain, sauf pour quelques stars comme Adolf Wölfli.» Et de préciser  : «Je m’occupe de l’œuvre de Lubos Plny, que j’ai confiée à deux galeries, Christophe Gaillard à Paris et la Cavin-Morris à New York. Cette dernière en vend une ou deux par an contre une dizaine en France !» Tout cela explique pourquoi il n’y avait aucune galerie française sur les soixante-trois participantes à l’édition new-yorkaise de janvier 2018 et que la version parisienne soit plus eurocentrée : sur les trente-six de la sélection, on en compte cinq américaines et quinze françaises. Parmi les nouvelles venues, citons le Nanjing Outsider Art Studio (Chine), la Galerie LJ (Paris), Gliacrobati (Turin), et Tak (Pologne), la toute première galerie dédiée à la promotion de l’art brut polonais, qui présentera des autoportraits troublants de Tomasz Machcinski. À côté des incontournables et des artistes historiques (Bill Traylor, Aloïse, Fleury-Joseph Crépin, Madge Gill, Zinelli, Soutter...), il y aura de nombreuses découvertes, tels les dessins de «l’inventeur» Eugène Lambourdière dit «Maurice», à la galerie du Moineau écarlate (Paris), le Spiderman de Thomas Helmer Larsen à la Copenhagen Outsider Art Gallery, l’univers descriptif et ultraprécis de Tim ter Wal chez Atelier Herenplaats (Rotterdam) ou l’incroyable journal de Carlo Keshishian à la galerie du Marché. Il s’y dévoile à qui réussit à lire les 55 000 mots caviardant une feuille de 50 sur 65 cm ! La surprise viendra peut-être du lauréat du prix Art Absolument pour l’Outsider Art, d’un montant de 10 000 €. Il sera remis par un jury d’experts à un artiste vivant présenté sur la foire, sur une sélection de la commissaire Barbara Safarova. Si «l’Europe est la terre de l’art brut, les collectionneurs sont de plus en plus exigeants et intéressés par la qualité de l’œuvre plus que par le confinement des catégories», conclut Shari Cavin, de la Cavin-Morris Gallery. La curiosité et l’ouverture, deux qualités qui seront titillées par le cru 2018 de l’Outsider Art Fair !

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