Vol et recel, la dialectique négative

Le 12 décembre 2019, par Vincent Noce

Il est possible de prononcer une condamnation pour recel même si les circonstances du vol demeurent inconnues, a réaffirmé la cour d’appel de Lyon pour condamner l’ancien électricien de Picasso.

Un collage sur papier de Pablo Picasso vers 1912, Pipe et bouteille, dont les Le Guennec se prétendaient propriétaires.
© Succession Picasso 2019 

Après bientôt dix années de procédure, le 19 novembre dernier, Pierre Le Guennec (80 ans) et son épouse Danielle, née Fouquier (76 ans), ont été condamnés à deux années de prison avec sursis et à restituer deux cent soixante et onze œuvres dérobées à la famille Picasso dans les années 1970. Sur quarante et une pages, la cour d’appel de Lyon motive longuement une décision, qui butait sur une difficulté : personne, hors des intéressés, ne sait quand et comment ces pièces ont pu disparaître de la résidence du peintre. Un précédent arrêt avait été cassé, car la cour d’appel d’Aix, contrairement au tribunal de Grasse en première instance, avait tenu le vol pour acquis, sans le motiver explicitement. Ce débat va se poursuivre, puisque les condamnés ont introduit un pourvoi en cassation.
Valisette
La découverte de cet ensemble d’œuvres exceptionnelles des années 1900 à 1930 avait été révélée par Libération en 1990. Il avait été apporté dans une valise à roulettes à la Picasso Administration par un couple de retraités souhaitant obtenir des certificats d’authenticité, indispensables à la vente. Les pièces étaient authentiques, la découverte d’un lot aussi important d’inédits, datant des premiers temps du peintre à Paris, ahurissante. Les circonstances apparaissaient déjà troublantes, puisque le couple avait antérieurement envoyé plusieurs courriers pour demander l’authentification de bribes de ce trésor, sans en mentionner l’existence. Il se méfiait et il avait bien raison, car l’ensemble fut immédiatement saisi, tant ses explications paraissaient peu crédibles.
Les enfants, ça parle
Les époux assuraient avoir reçu ce cadeau valant plus de 80 M€ et l’avoir oublié pendant quarante ans dans leur garage. Ils en avaient caché l’existence même à leurs enfants, car, comme disait Madame, «les enfants, ça parle». Certains médias ont pris fait et cause pour ces petites gens, affrontées à une si puissante famille. Ils se sont vite désintéressés de l’affaire devant l’accumulation des contradictions dans leurs récits. La cour en énumère huit variantes, et la liste n’est pas exhaustive. Dans un premier temps, Pierre Le Guennec avait affirmé que le carton lui avait été offert par «le maître» (une expression que l’artiste n’appréciait pas du tout), pour le remercier d’un travail qu’il avait facturé. Danielle affirmait, elle, qu’il avait été donné, en plusieurs livraisons, par son épouse, Jacqueline Picasso. La famille a fait valoir que le peintre pouvait se montrer généreux et donner une lithographie, un catalogue ou même un dessin à un ami proche, mais alors il le signait et le dédicaçait. Aucune de ces œuvres, auxquelles il était férocement attaché, ne porte de signature. Leur nombre invraisemblable et leur caractère hétéroclite (une dizaine d’exemplaires d’une même lithographie, par exemple) ne trouvaient pas d’explication. Voyant cette version s’effondrer devant le tribunal de Grasse, les accusés en ont produit une autre : le lot leur aurait été en fait donné par Jacqueline après la mort de son époux. En 1973, elle leur aurait confié dix-sept ou dix-huit sacs poubelles pleins, afin de les cacher de l’inventaire de succession. Elle pensait ainsi «se venger des enfants de Pablo Picasso», selon Le Guennec. Au moment de les récupérer, «quelques mois plus tard», pour le remercier, elle lui en aurait donné un, pris au hasard.
Rumeurs et fictions
Tout est absurde dans cette narration, tranche la cour : Jacqueline Picasso avait le plus grand respect pour l’œuvre de Pablo ; elle avait soutenu les droits de ses enfants, avant même la reconnaissance des filiations hors mariage ; il était difficile de l’imaginer en train de fourrer dans des sacs poubelles des centaines de croquis, de carnets, de petites sculptures en bois ou de précieux collages cubistes en carton ; une tentative de distraction n’aurait eu aucun sens, dans un héritage qui a compté jusqu’à quatre-vingt mille lots ; enfin, les dates ne correspondaient à rien, puisque, d’après les intéressés, les sacs auraient été récupérés en 1974... or, l’inventaire n’avait même pas débuté. Du reste, s’étant vu opposer cet argument devant la cour d’appel d’Aix par l’avocat de la Picasso Administration, maître Jean-Jacques Neuer, Danielle Le Guennec avait tenté de changer encore cette version, en balbutiant : «Euh, non, on a gardé ces sacs longtemps, peut-être des années.» Me Neuer se réjouit aujourd’hui que «la vérité» l’ait finalement emporté. Représentant la fille de Jacqueline Picasso, Me Anne-Sophie Nardon se félicite de la pleine reconnaissance du comportement exemplaire de sa mère à cette époque. Salir ainsi sa mémoire apparaissait d’autant plus sordide de la part des Le Guennec que sa famille s’était montrée plus que généreuse envers eux. Outre de petits cadeaux, Jacqueline leur avait notamment avancé 540 000 F pour l’acquisition d’une licence de taxi. Comme la somme n’avait pratiquement pas été remboursée à son décès, trois ans plus tard, sa fille, Catherine Hutin, leur fit grâce du restant. La cour a noté au passage que leur affabulation s’ancrait dans une «rumeur ayant cours à l’époque, relayée par Pepita Dupont» dans son ouvrage sur la famille Picasso, présentant Jacqueline comme «la méchante belle-mère qui séquestrait son mari».
Renversement
La Justice a retenu une tout autre histoire : se sachant atteint par un cancer, voulant éviter des ennuis à ses enfants, Pierre Le Guennec «a joué son va-tout», en sollicitant des certificats d’authenticité qui auraient rendu ce trésor monnayable. Les époux étaient convaincus de pouvoir bénéficier de la prescription, à tort. Ils avaient, selon la cour, été encouragés par l’apparition sur le marché de plusieurs dizaines de dessins volés à Picasso par son chauffeur, Maurice Bresnu, appelé «Nounours». Alerté par les articles de Libération, un généalogiste avait révélé que Pierre Le Guennec était apparenté aux Bresnu, ce qu’il avait soigneusement caché. C’est le chauffeur, voleur à ses heures, qui l’avait introduit chez les Picasso. Restait le point délicat posé par la cassation : peut-il y avoir recel si le vol demeure nappé d’un mystère aussi insondable ? C’est Me Nardon qui a ouvert la voie, en plaidant qu’il revenait aux accusés de prouver la légitimité de leur possession. Pour la défense, Mes Éric Dupont-Moretti et Antoine Vey se sont indignés de «ce renversement de la charge de la preuve» : «c’est à l’accusation qu’il revient de rapporter la preuve du recel», a tonné Me Dupont-Moretti, et, quand bien même les déclarations des accusés seraient «fluctuantes», voire «dénuées de crédibilité», elles «ne sont pas une preuve suffisante de la provenance délictuelle de ces œuvres». Me Olivier de Baecque, représentant Maya Picasso, a voulu alléguer que, si Jacqueline avait détourné une partie de la succession, «elle se serait indéniablement rendue coupable d’un vol», le couple ayant par là même avoué le recel. Outre qu’il semblait apporter quelque consistance à une fiction particulièrement malintentionnée, ce raisonnement par l’absurde se heurtait à la chronologie fournie par les accusés : aucune «soustraction frauduleuse» n’était imaginable d’un inventaire qui n’avait pas eu lieu. La cour a préféré s’en tenir à une jurisprudence bien établie, selon laquelle le recel «est caractérisé», «même si les circonstances» du vol «ne sont pas éclaircies» et «quand bien même son auteur serait resté inconnu». À ses yeux, la démonstration de «l’origine frauduleuse» est tout bonnement faite par les omissions et «les revirements» du couple : «aucun élément ne vient accréditer la possibilité autre que le vol». Même si elle n’a pas repris l’hypothèse, avancée par Me Neuer, d’un complot international fomenté par des marchands, son arrêt est une mauvaise nouvelle pour ceux qui détiennent des dessins subtilisés par «Nounours», dont plusieurs dizaines sont passés par Christie’s New York ou par la galerie Krugier. Il rappelle aussi leur responsabilité aux professionnels du marché de l’art, qui ont la charge de vérifier la légitimité de la provenance des biens qu’ils mettent en vente. 

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