Vol des âmes, sombrero sur la tête

Le 31 mars 2017, par Vincent Noce
 


Le nom d’Emmett Till n’évoque sans doute rien chez la plupart des Européens. Mais il est une plaie ouverte au flanc de l’Amérique. En 1955, cet adolescent noir de Chicago a été battu à mort au Mississippi, ayant été (mensongèrement) accusé d’avoir fait le malin avec une jeune Blanche. Les assassins ont été relaxés, les complices jamais poursuivis. Sa mère a tenu à présenter le corps de son fils d’à peine 14 ans dans un cercueil ouvert, montrant son visage gonflé et tuméfié. La Biennale du Whitney de New York expose une peinture de Dana Schutz inspirée de cette image insoutenable. Un artiste noir s’est installé devant le tableau pour protester contre cette «mise en spectacle de la mort d’un Noir» par une artiste blanche. Une trentaine de signataires ont réclamé non seulement la censure de l’œuvre mais sa destruction, en récusant «la liberté d’expression et de création accordée aux Blancs», fondée sur «l’oppression des autres». L’artiste s’est maladroitement défendue en estimant avoir bien le droit de s’exprimer non en tant que Noire, mais en tant que mère. Les organisateurs ont tenu bon en relevant à quel point ces manifestations reflétaient la crispation d’une société malade de ses conflits. Une juriste, Susan Scafidi, a proposé une définition de ce qui est désormais dénoncé comme «appropriation culturelle», une violation consistant à utiliser «un savoir traditionnel, une expression ou un objet d’une culture sans permission», dans des domaines aussi variés que «la cuisine, la danse, la musique, les costumes, les symboles religieux, la médecine traditionnelle ou le folklore». Au fait, Susan Scafidi est blanche.

L’appropriation culturelle ? Ce serait une violation consistant à utiliser «un savoir traditionnel, une expression ou un objet d’une culture sans permission».

À la cérémonie des Awards, en 2013, Katy Perry a ainsi été honnie pour avoir chanté en kimono. Sur un campus du Maine, une distribution de sombreros lors d’une fête arrosée à la tequila a tourné au psychodrame, avec exclusion d’élèves et force excuses aux Latinos. En Ohio, des étudiants ont protesté contre des sushis et des bo-bun mal cuisinés à la cantine (on veut bien les croire), affront envers la communauté asiatique (non, ce n’est pas une nouvelle écrite par Orwell qui s’intitulerait 2017). Peut-être, en effet, faudrait-il songer à interdire Madame Butterfly, voler la trompette de Chet Baker  le seul bien auquel il tenait , condamner Malcolm Lowry pour avoir écrit Under the Volcano et Conrad, dont l’esprit a tant couru le monde. Dalton Trumbo a eu le front d’écrire Johnny got his gun sans même avoir été amputé à la guerre, Shakespeare n’a jamais vécu au Danemark, Mozart et Da Ponte ne connaissaient sans doute pas l’enfer. La création n’est pas pure, et les critiques ont de bonnes raisons d’en décrypter la prégnance des clichés ou les effets de domination. Mais, pour paraphraser la romancière américano-nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, les stéréotypes ne sont pas faux, ils sont faussés parce qu’univoques. Il faut entendre sa plaidoirie émouvante contre «le récit unique», pour la multiplicité des narrations et des narrateurs. Avec l’humour pointu qui la caractérise, Lionel Shriver a fait scandale en rappelant quelques fondamentaux à l’ouverture du festival littéraire de Brisbane  sombrero sur la tête. «Qui littéralement, a-t-elle lancé, met les mots dans la bouche des autres ? Qui dérobe leur âme ? Qui est le grand pickpocket des arts ? l’auteur de fiction !» L’art ne s’embarrasse d’aucune «permission». Il vole la liberté des poètes et des fous.


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