Vogue l’hôtel de la Marine !

Le 27 mai 2021, par Sarah Hugounenq

Le palais de la place de la Concorde s’apprête à ouvrir au public le 12 juin après des années de polémiques et une minutieuse campagne de restauration. Résultat : un voyage entre poésie et rigueur scientifique, porté par un mode de gestion financière inédit.

La loggia de l’hôtel de la Marine.
© Ambroise Tézenas - CMN

L’hôtel de la Marine a retrouvé son port d’attache. L’ancien Garde-Meuble de la Couronne élevé par Ange Jacques Gabriel pour Louis XV, entre 1758 et 1774, sur la future place de la Concorde, vogue depuis dix ans au gré des volontés politiques, économiques et même diplomatiques. Son avenir n’a cessé d’être inventé et réinventé depuis l’annonce, en 2011, du départ de l’état-major de la Marine pour l’Hexagone Balard. Après la tentative de vente en catimini sur le site internet de France Domaine, le projet d’exploitation par des promoteurs privés parmi lesquels le groupe Allard, l’idée d’un rattachement au Louvre et l’éphémère projet d’un grand lieu de valorisation de la gastronomie française, l’État s’est décidé, en 2015, en faveur du Centre des monuments nationaux (CMN). La préservation de la quasi-totalité des aménagements d’origine réclamait un projet à vocation patrimoniale. Mais quelle identité privilégier dans un bâtiment insigne, qui a été l’écrin des plus belles collections de mobiliers et tentures du roi, mais aussi le laboratoire de la création avec ses ateliers sous la vigilance des deux intendants de la Couronne, Pierre Élisabeth de Fontanieu et Marc Antoine Thierry de Ville-d’Avray ? Dans un bâtiment qui a permis, depuis sa loggia devenue iconique, d’assister à la décapitation de Louis XVI et dont le boudoir a servi de cadre pour la signature du procès-verbal d’exécution de Marie-Antoinette ? Fidèle à son usage régalien, l’hôtel est devenu le siège du ministère de la Marine depuis la Révolution ; il a aussi été le théâtre du faste napoléonien quand l’Empereur y fêtait son sacre en 1804, puis son mariage avec Marie-Louise en 1810, avant que l’acte d’abolition de l’esclavage n’y soit entériné en 1848. Que reste-t-il de cette histoire et de l’édifice commandé à la gloire d’un roi populaire, surnommé le « Bien-Aimé » ?
 

La façade de l’hôtel de la Marine sur la place de la Concorde. © Jean-Pierre Delagarde - CMN
La façade de l’hôtel de la Marine sur la place de la Concorde.
© Jean-Pierre Delagarde - CMN


À la recherche du meuble d’origine
Des décors d’origine, condensés des arts décoratifs de Louis XV à l’Empire, deux siècles d’occupation n’auront pas eu raison. En véritable fouille archéologique, les sondages ont révélé la survivance de 80 % des peintures et lambris du XVIIIe siècle sous six, et jusqu’à dix-huit couches de peinture. Telle est la prouesse de ce chantier de 130 millions d’euros : faire revivre, avec autant de poésie que de rigueur scientifique, les appartements des deux intendants du Garde-Meuble. Ce goût pour l’authenticité a entraîné de longs débats. D’un côté, les décorateurs Michel Charrière et Joseph Achkar (voir page XXX) poursuivent une seule et même ambition : redonner vie au XVIIIe siècle. De l’autre, les équipes du CMN prônent les certitudes historiques et factuelles : il s’agit moins de faire voyager que de retrouver le bon meuble au bon endroit, quitte à sacrifier à l’élégance globale et refouler l’imaginaire que le temps a véhiculé sur la période. Si toutes les grandes institutions, du musée du Louvre au Mobilier national en passant par la manufacture de Sèvres et le domaine de Versailles, ont scruté leurs collections pour en extraire les meubles autrefois à l’hôtel de la Marine, l’exercice a ses limites, dues aux aléas de l’histoire. « Il aurait été dommageable de céder à une contrainte exclusivement scientifique selon laquelle, si le meuble d’origine n’existait plus ou n’était pas disponible, comme le lit de Ville-d’Avray aujourd’hui conservé au musée des beaux-arts de Boston, nous n’aurions rien mis à la place, tempère Delphine Christophe, directrice de la conservation des monuments et des collections du CMN. On a donc choisi de recourir à des équivalences quand c’était possible. C’est ainsi que de petits miracles se sont produits : les prêts, par les héritiers de la famille de Ville-d’Avray, d’objets personnels de l’intendant, dont un coffret orné des portraits du couple offert par le roi. Puis il y a eu la réapparition, sur le marché, de la première commande faite à Jean-Henri Riesener, futur ébéniste du roi, une commode exposée à sa place d’origine. »

 

La verrière de l’hôtel de la Marine. © Nicolas Trouillard - CMN
La verrière de l’hôtel de la Marine.
© Nicolas Trouillard - CMN


Un projet hybride, voire hétéroclite
Ce jeu de piste à la recherche du mobilier d’origine n’est pas encore achevé. Les conservateurs fondent leurs espoirs sur d’autres pièces, consoles ou bergères qui pourraient refaire surface, et, à terme retrouver leur emplacement originel. Pour compléter ce voyage patrimonial dans le temps, les salons du XIXe siècle, qui n’avaient guère été transformés par le ministère, reçoivent un important et pour le moins imposant matériel de médiation. Exhaustif, son contenu a le mérite d’élargir le propos historique de la vie quotidienne du Garde-Meuble de la Couronne à l’évolution de la place de la Concorde et aux personnalités des lieux – y compris dix marins français remarquables. Si l’ambition est heureuse, la réalisation l’est moins. Dessiné par l’agence Moatti-Rivière comme un clin d’œil à « la brillance et au lustre du XVIIIe siècle », ce dispositif numérique rompt l’équilibre général en envahissant l’espace et les décors avec trois écrans d’une profondeur proche de celle des téléviseurs cathodiques et à l’aspect bling-bling. Un choix d’autant plus étonnant que tout parasitage du XXIe siècle a été escamoté, jusqu’au camouflage des systèmes de sécurité et de sûreté, avec une absence de lumière directe pour permettre à la magie d’opérer. Il se trouve que cette découverte patrimoniale promise au public pour le mois de juin, inédite par son ampleur, donne naissance à un projet hybride, pour ne pas dire hétéroclite. Car les espaces historiques ne représentent guère plus d’un dixième de la surface totale du lieu – plus de 12 000 mètres carrés. Outre l’accueil de l’académie de Marine, établissement public sous la tutelle du ministère des Armées, et du siège de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, il faut compter avec la collection Al Thani, dont l’intérêt artistique et historique est réel, mais dont la cohérence avec le bâtiment est moins évidente – mis à part le mécénat sonnant et trébuchant de 20 millions d’euros de la famille qatarie. Là se situe le nerf de la guerre : le poids financier d’un tel chantier et ses besoins récurrents ont obligé le CMN à imaginer un nouveau modèle de gestion. Les espaces d’accueil, recouverts d’une magnifique verrière en miroirs biseautés due à l’architecte Hugh Dutton, sont en libre circulation. Une partie du rez-de-chaussée, à compter de l’été, sera ainsi occupée par des activités commerciales : boutiques, librairie, café et restaurant confiés en concession au groupe d’événementiel Moma, où officie notamment le chef pâtissier star Christophe Michalak. La réelle innovation de ce modèle de gestion patrimoniale reste l’insertion du tissu économique des entreprises dans le financement de la préservation du patrimoine. Pendant douze ans minimum, la société de coworking Morning louera les 6 000 mètres carrés des deuxième, troisième et quatrième étages, de 650 à 850 euros le mètre carré. Cette manne permettra à l’établissement de supporter tout ou partie des traites liées au prêt bancaire trentenaire de 80 millions d’euros, contracté pour financer le chantier. En ne percevant que 19,5 millions d’euros de finances publiques, l’hôtel de la Marine représente une première, qui devrait faire école. En ce sens, la future Cité internationale de la langue française, au château de Villers-Cotterêts, prévoit une forte partition entre visites patrimoniales exigeantes et espaces économiquement efficients.

à voir
Hôtel de la Marine,
2, place de la Concorde, Paris 
VIIIe, tél. : 01 44 61 20 00
Ouverture au public le 12 juin.
www.hotel-de-la-marine.paris
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