Viviane de Witt, confidences d’une mécène

Le 14 septembre 2021, par Anna Aznaour

À Ormes-sur-Voulzie, en Seine-et-Marne, le musée de la Vie d’Autrefois révèle la fabuleuse collection rurale d’une des premières femmes commissaires-priseurs de Paris. Un lieu pour goûter la vie d’antan.

© Anna Aznaour

Selon les philosophes grecs antiques, le hasard n’existe pas : c’est le caractère qui détermine le destin. À supposer que ces affirmations soient exactes, la naissance du musée de la Vie d’Autrefois serait datée de 1960, et non de 2018. Le lieu précis de cet événement se situerait alors au palais Galliera, à Paris, et non dans une ancienne discothèque des Ormes. Ce jour pluvieux d’automne, Viviane, jeune fille de 13 ans, découvre le monde des ventes aux enchères en compagnie de son illustre père Raymond Jutheau, propriétaire des assurances du même nom. Éblouie par les rarissimes lots d’orfèvrerie française des XVIIe et XVIIIe siècles, l’adolescente est surtout happée par l’ambiance fiévreuse des adjudications qui lui révèle sa vocation. Une certitude intime qu’elle annonce le soir même à son père : « Plus tard, je serai commissaire-priseur ! » Il lui rétorque : « Mais, ma chérie, ce n’est pas possible. Tu es une femme ! » Une censure absurde, nourrie par la tradition machiste d’alors qui pourtant révélera son tempérament indomptable. À 30 ans, elle compte parmi les trois premières femmes commissaires-priseurs de Paris, métier qui lui fera rencontrer par ailleurs son troisième mari – Jérôme de Witt – descendant de Napoléon Bonaparte.
Comment vous est venue l’idée de créer ce musée ?
Il s’agit d’un concours de circonstances favorables que le temps s’est amusé à tisser dans ma vie, pour m’amener finalement vers cette réalisation. Ce manège avait d’ailleurs débuté dès mon enfance avec des vacances passées à Ormes-sur-Voulzie, dans ce petit château appartenant à ma tante bien-aimée, qui fut également ma marraine. Ici, tout est souvenir d’un mode de vie qui n’existe plus et dont je racontais un jour les us et coutumes à mon petit-fils, curieux de mon quotidien d’enfant, passé dans cette demeure. Ébahi, il m’avait dit : « Tu devrais raconter tout ceci dans un musée ! » Ce fut le point de départ de ce travail aussi passionnant que chronophage.

 

La locomotive à vapeur, dans la section «Machinisme agricole 1850-1950». © Anna Aznaour
La locomotive à vapeur, dans la section «Machinisme agricole 1850-1950».
© Anna Aznaour

Combien de temps cette réalisation vous a-t-elle pris et comment l’avez-vous concrètement accomplie ?
Durant plus de quinze ans, avec mon époux, nous avons chiné ces collections dans toute la France. Les nombreux choix m’ont été grandement facilités par les connaissances acquises grâce au métier de commissaire-priseur, exercé pendant plus de vingt ans. Il a fallu ensuite trouver un fil rouge, imaginer un concept. Et ce fut la vie des Français entre les années 1800 et 1950, que nous avons présentée dans quelque 101 scènes de la vie quotidienne et des métiers de nos aïeuls, reconstituées en taille réelle à l’aide de plus de 65 000 outils, objets et véhicules d’époque. L’accent a été mis sciemment sur des pièces usuelles, souvent « rapetassées », car à l’époque, la population n’avait pas beaucoup de beaux objets. Par ailleurs, contrairement à des musées thématiques, notamment sur l'agriculture ou les transports, celui-ci a l’avantage de plonger entièrement le public dans une époque et, par la même occasion, dans l’histoire de France, sans se focaliser sur un seul domaine. Au chapitre des difficultés, il faudrait souligner la
lourdeur des procédures administratives, normes et règlements de sécurité à respecter, etc., pour obtenir l’autorisation des divers services, jamais pressés de répondre, car ils jugent les musées privés de moindre importance.


Pourtant, vous avez été décorée de la Légion d’honneur et des Arts et Lettres par le préfet de Seine-et-Marne ?
Absolument. Mais cette reconnaissance est arrivée après les maintes preuves de la qualité de notre institution, qui a fini par intéresser les politiciens. Ils ont alors bien voulu faire le déplacement pour la visiter, conscients de son attrait touristique pour la région. Une visibilité qui nous a valu un afflux de donations de pièces rares. Malgré ce succès, il faut aussi savoir que notre travail est loin d’être terminé puisqu’il faut constamment veiller sur la pérennité des collections et sur leur conservation appropriée. D’autant plus que tous les investissements financiers avaient été faits par mon époux et moi-même sous forme d’ouverture d’un fonds de dotation. D’ailleurs, la totalité des entrées du musée, ventes de la boutique, bénéfices de son restaurant, ou du café du village attenant au restaurant du musée sont consacrés uniquement à son entretien et sa promotion.
 

Outils de carrier et de tailleur de pierre.© Anna Aznaour
Outils de carrier et de tailleur de pierre.
© Anna Aznaour

Parmi les objets exposés, lequel est le plus étonnant ou encore le plus spectaculaire ?
Probablement l’exceptionnelle grande table en bois creusée de bols avec un trou pour l’évacuation. Originaires de Bretagne ou de Haute-Savoie, il en reste seulement quatre exemplaires répertoriés en France. À noter que pour un paysan du XIXe siècle, posséder ce meuble était un signe d’aisance. La plupart de ses contemporains, souvent mal lotis, mangeaient habituellement accroupis devant le feu dans des pots en fonte et des écuelles en bois. S’asseoir donc autour de cette table avec famille et employés relevait d’une organisation sociale d’un certain niveau. Une fierté que les citadins feront voler en éclats à partir de 1870 en visitant les campagnes comme des lieux d’excursion et de curiosité grâce au développement des chemins de fer. Dans les fermes, au vu de ces belles tables et en ignorant les mœurs campagnardes, ils avaient lancé aux paysans : « Mais vous mangez à même la table tels des chiens ?! Nous, nous mangeons dans des assiettes ! » Vexés, les paysans avaient alors brûlé ces pièces. Peut-être d’autres dorment-elles, ignorées, dans des greniers obscurs. Pour ce qui concerne la pièce la plus spectaculaire, c’est sans nul doute la tour Eiffel de dix-huit mètres de haut, construite par Jean-Paul Caudoux, d’après les plans de sa version originale à Paris.
Mais, au fond, quel intérêt de connaître la vie d’autrefois à l’ère du numérique et de ses avatars ?
Si l’on ignore d’où l’on vient, il y a peu de chances que l’on sache où l’on va. Sans oublier un aspect essentiel dans notre vie de tous les jours : la capacité à relativiser nos problèmes. Les moins de 60 ans d’aujourd’hui ne savent pas forcément que l’habitat d’antan était sombre, les sols souvent en terre battue, la promiscuité omniprésente, avec des femmes qui mourraient en couches et des hommes à la guerre. Connaître les conditions de vie de nos aïeux d’il y a seulement trois générations permet de comprendre et d’apprécier notre quotidien comparativement si douillet, où l’on se plaint de ne pas pouvoir acheter une seconde voiture ou changer plus rapidement de smartphone.


Vos proches vous disent toujours en mouvement. À Genève, vous avez repris Radio Cité et vous dirigez la manufacture DeWitt Haute Horlogerie fondée par votre époux. Quel est votre prochain défi ?
Française aux origines corses, avec un passeport suisse, j’ai très envie de fonder à Genève, ma ville de résidence, un cercle de culture francophone. Ce sera un club élitiste, je l’assume, qui réunira des personnalités de premier plan évoluant dans des milieux culturels. Objectif : la promotion du français sous toutes ses formes dans cette petite cité du grand multiculturalisme. Elle se fera autour de déjeuners-dîners périodiques, dont les premiers sont, pour l’instant, programmés pour octobre 2021.

à voir
Musée de la Vie d’Autrefois, chemin de Frilure,
Les Ormes-sur-Voulzie (77), tél. : 01 60 58 72 07.
museedelaviedautrefois.com
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