Visiteur du Louvre, quel est ton nom ?

Le 10 mars 2017, par Vincent Noce
 

L’ouverture d’un trio d’expositions, consacrées à la peinture hollandaise et à Valentin de Boulogne, a suscité un certain désordre au Louvre. La surabondance de promotion pour Vermeer et le système de réservation  amendé depuis  ont entraîné de longues attentes et un mécontentement dont la presse s’est fait l’écho. La confusion a été accrue par l’afflux de milliers d’amis du Louvre, qui ont pris l’habitude de se précipiter les premiers jours, alors que le musée leur avait proposé des créneaux plus faciles certaines journées et soirées de fermeture… L’établissement se heurte à des difficultés chroniques. Il ne dispose pas de salles d’exposition convenables, et l’ensemble sur Vermeer, composé de petits formats, aurait flotté dans les vastes espaces du Grand Palais. Mais il s’est retrouvé aussi sa propre victime, avec l’affichage pléthorique d’un nom propre à attirer la foule, au risque d’éclipser les autres expositions du moment. La déception des visiteurs est aggravée quand ils trouvent douze Vermeer, noyés dans l’enfilade de soixante-dix scènes de genre. Il reste à espérer que beaucoup d’entre eux quitteront cette exposition puérile, dans sa construction comme dans ses commentaires, pour prendre le temps d’admirer celle sur Valentin, qui révèle avec beaucoup d’intelligence et de sensibilité l’originalité et la richesse de son apport au caravagisme. La troisième exposition, celle d’un échantillon restreint de la collection de Thomas Kaplan, qui compte pourtant plusieurs Rembrandt et chefs-d’œuvre du siècle d’or, se retrouve plus au calme dans un espace restreint et reculé. Elle n’a droit à aucun affichage ni propos dans l’accrochage, ni même de catalogue digne de ce nom. C’est dommage. L’ouverture du Louvre à une collection privée est pourtant une heureuse initiative, qui aurait mérité davantage d’attention et de générosité.

C’est toute la difficulté d’un palais, qui accueille près de 30 000 personnes en moyenne par jour, de pouvoir s’adapter à l’énormité de cette demande.

À ces contradictions, le musée ajoute une difficulté d’ordre ontologique. Il a introduit un tarif unique, «démocratique», incluant toutes les expositions et les collections permanentes. Le prix est certes raisonnable, mais tous les visiteurs sont «mis sur le même pied» : celui qui veut voir Valentin doit donc attendre autant que la foule accourant pour Vermeer ; les amis du Louvre ont vu disparaître leur file propre. Cette expérience s’inscrit dans la volonté, légitime, d’attirer le visiteur vers les collections permanentes. Mais la «démocratie» est un terme qui résonne étrangement en ces lieux. Un musée n’est pas une République, et les visiteurs ne sont pas égaux. L’amateur venu voir en une heure une exposition peu courue de dessins n’a pas les mêmes besoins et attentes que le touriste chinois de passage, le visiteur d’un blockbuster ou un groupe scolaire. C’est toute la difficulté d’un palais, qui accueille près de 30 000 personnes en moyenne par jour, de pouvoir s’adapter à l’énormité de cette demande en proposant une offre la plus variée possible  avec des moyens réduits par les coupes budgétaires. Il existe un adverbe anglais, que les Français ont toujours eu du mal à transcrire : friendly. Comme l’école, le musée devrait être accueillant, à tous et à chacun, à des publics de plus en plus composites, aux catégories les plus handicapées de la société. Le Louvre fait énormément d’efforts en ce sens. Mais l’effet de foule s’oppose par essence à cette recherche.

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