Vingt mille ans d’art moderne

Le 21 mai 2019, par Sarah Hugounenq

«Préhistoire. Une énigme moderne»,
Centre Pompidou, Paris 
IVe,
tél. 
: 01 44 78 12 13, www.centrepompidou.fr
Jusqu’au 16 septembre 2019.

Bertrand Lavier (né en 1949), La Vénus d’Amiens, 2016, plâtre, h. 170 cm.
© Bertrand Lavier, Adagp/Paris Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London

L’art a-t-il un commencement et une fin ? Alors que l’élasticité géographique de l’art moderne, qui se nourrit d’inspirations africaines et océaniennes, est devenue un lieu commun, le Centre Pompidou innove en ouvrant un champ immense de réflexion sur la temporalité de la création, en montrant quelques trop rares  chefs-d’œuvre préhistoriques (Vénus de Lespugue, copie des fresques pariétales ou os gravés du Muséum d’histoire naturelle) et leur impact sur l’imaginaire de De Chirico, sur l’attrait de Cézanne pour la géologie, sur le synthétisme des sculptures de Picasso, ou sur l’angoisse de fin du monde des photolithographies de Dove Allouche. Tout part d’un constat simple : art moderne et paléontologie sont concomitants. Alors que le mot «préhistoire» est inventé vers 1834 en Scandinavie, que l’anthropologue John Lubbock crée le terme «néolithique» en 1865, et que les découvertes préhistoriques se multiplient (grotte du Mas-d’Azil en 1886, fouilles de Brassempouy en 1894 ou premier fossile complet de l’homme de Neandertal en 1908), on assiste parallèlement à une succession de révolutions artistiques : romantique (1830), impressionniste (1874), cézannienne (rétrospective de 1905), cubiste (1907), abstraite (années 1910). Reste à savoir s’il faut voir dans ces chronologies superposables un hasard ou une relation de cause à effet. Dans un parcours chronologique faisant se succéder périodes géologique, ère des dinosaures, Paléolithique puis Néolithique, l’exposition a le mérite d’ouvrir le champ de compréhension de l’art moderne en y intéressant le contexte scientifique. Sans négliger une forme de «préhistomania», où les Maurice Denis et Fernand Cormon s’amourachent sans trop de conséquences esthétiques du thème de l’homme des cavernes, le parcours met en parallèle la construction d’un discours scientifique sur la paléontologie et l’émergence d’univers plus ou moins fantasmés, peuplés de monstres préhistoriques et fantaisistes chez Mirò, ou de forêts pétrifiées des temps immémoriaux chez Max Ernst. Dignes d’un tour de passe-passe temporel ébranlant toute certitude, les vitrines peuplant le centre d’une section font résonner Vénus préhistoriques et interprétations modernes signées Picasso, Matisse, Giacometti, Bellmer, Arp, Henry Moore ou encore Louise Bourgeois. Cette appropriation, jusque-là plastique, de la préhistoire se transforme en plaidoirie politique dans les années 1960, qui voit dans l’âge de pierre un révélateur de l’énigme de notre origine. Selon une déduction logique implacable, en découvrant le «début» de l’art, les artistes en interrogent la fin. Si la présentation du land art avec Robert Smithson, répondant aux préoccupations proto-écologiques des sixties, ou des vidéos post-Fukushima de Pierre Huyghe, renvoyant à la disparition de l’homme dans le drame nucléaire, semblent hors sujet, la préhistoire reste un terrain d’expression majeur des discours les plus pessimistes. Ainsi de l’installation pop et enfantine des frères Chapman sur l’extinction des dinosaures (2004), ou de l’anamorphisme des Venus Brains (2018) de Marguerite Humeau prophétisant l’extinction de l’espèce. Perçue uniquement dans sa capacité à incarner un état originel pur, la préhistoire est perdue de vue en fin de parcours au profit de l’obsession contemporaine sur le temps et la responsabilité humaine.

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