Vincent Sator un galeriste en mouvement

Le 24 novembre 2017, par Stéphanie Pioda

Installé dans le dynamique passage des Gravilliers, à paris, il est apprécié pour son sérieux et son élégance, mais surtout pour ses choix artistiques engagés, où esthétique et quête de sens sont indissociables.

 

Comment définiriez-vous la ligne artistique de la galerie ?
C’est une identité très humaniste, avec l’idée d’un art contemporain contextuel, lié à une époque, à une pensée du monde, de la société, et référencé à l’histoire, à la science, à la musique... Il y a toujours ce questionnement sur la place de l’homme dans la société d’aujourd’hui, y compris dans un monde saturé d’images. Ensuite, il y a mille façons de faire vivre une exposition autour de performances, de lectures de poésies, de concerts, d’événements... et il y a un travail de relance des collectionneurs pour les inviter à découvrir les projets. L’artiste russo-américain Yevgeniy Fiks est un bon exemple : lors de son exposition de 2016, il était question de propagande, de manipulation des esprits, en l’occurrence en Union soviétique, et j’ai senti des résistances de la part des collectionneurs. Après avoir beaucoup insisté, j’ai assisté à des scènes très belles où les barrières sont tombées et où l’émotion a pris le pas. Il n’était pas nécessairement question d’acquisition, mais je voulais que les collectionneurs puissent vivre cette expérience que je ne pourrais pas proposer en foire.
Le travail d’artistes comme Fiks nécessite un certain temps pour être apprivoisé…
Je suis entièrement d’accord, la question du temps est primordiale dans notre métier pour la réception mais aussi pour construire la carrière de l’artiste et celle de la galerie, même si du fait d’Internet et de la communication, tout s’est accéléré.
Internet a réellement modifié votre manière de travailler…
Commercialement, Internet est un moyen pour conclure une vente et un outil de diffusion de l’œuvre des artistes, avec notamment des plateformes comme Artsy, que les collectionneurs fréquentent. En effet, beaucoup travaillent à des rythmes très soutenus, profitent de leurs pauses pour regarder ces sites et pourquoi pas pour acheter une pièce dans la foulée.
Savez-vous si certains de vos clients achètent via ces sites ?
Oui, mais il s’agit le plus souvent de collectionneurs qui connaissent déjà le travail de l’artiste. Je peux cependant vous donner un contre-exemple avec le travail d’Éric Manigaud, un dessinateur talentueux, dont les œuvres étaient présentées sur Artsy. Un collectionneur mexicain est tombé dessus par hasard et s’est entiché de son travail. Il m’a contacté, et nous avons débuté une correspondance très belle, au parfum quelque peu suranné, au fil de laquelle nous avons appris à nous connaître et qui s’est terminée par l’acquisition d’un dessin, qu’il a choisi sur l’écran de l’ordinateur, sans aucun échange physique.

 

Yan Heng (né en 1982), L’Homme accroupi, 2016, huile sur toile, 120 x 150 cm. Courtoisie de l’artiste et galerie Sator
Yan Heng (né en 1982), L’Homme accroupi, 2016, huile sur toile, 120 x 150 cm.
Courtoisie de l’artiste et galerie Sator

À quel niveau de prix se situe-t-on ?
Dans un cas comme celui-ci, on est à moins de 5 000 €.
Quelle est l’évolution de la cote des artistes de la galerie ?
Le prix des œuvres des artistes historiques de la galerie, comme Raphaël Denis, Gabriel Leger ou Evangelia Kranioti, ont été multipliés environ par deux, ou plus. Raphaël Denis par exemple, a toujours eu l’idée de commencer ses séries à des prix bas, de 500 à 1 000 €, pour les rendre accessibles. Puis, après des expositions au LaM Villeneuve d’Ascq, au Louvre, au musée Picasso, à la galerie Schultz Contemporary à Berlin, sa notoriété a tout naturellement progressé. Un autre exemple concerne le marché chinois, pour lequel j’ai assez peu de mérite concernant les prix, qui sont plus soumis aux lois du marché. J’ai de grandes affinités avec l’Asie… J’ai vécu à Hong Kong et j’avais travaillé sur l’art chinois contemporain en master d’histoire de l’art, et je voulais un artiste chinois !
Justement, comment recherche-t-on un artiste en Chine ?
Je suis parti en 2011, avant d’ouvrir la galerie, pour un voyage de prospection qui m’a conduit à Hong Kong, Taïwan, Shanghaï et Pékin. À la toute fin de ce périple, le directeur d’une galerie qu’on m’avait recommandée me présente ses artistes, mais aucun ne m’intéressait. Je devais rentrer le lendemain à Paris et j’étais quelque peu déçu. Alors qu’il me raccompagne, le régisseur place au sol des peintures d’un jeune talent, du nom de Yan Heng : le coup de foudre ! Le galeriste l’avait découvert seulement trois semaines auparavant et personne ne l’avait encore vu. Immédiatement, j’ai acheté, pour moi, un petit tableau que je chéris encore tous les matins. Je suis son premier collectionneur et j’ai monté sa première exposition à Paris alors qu’il n’avait jamais quitté l’Asie : il y avait quelque chose d’assez grisant. Les prix avaient un peu monté par rapport au moment où je l’avais découvert : de 1 000/2 000 €, pour les petits tableaux, jusqu’à 3 000/4 000 €. Lorsque nous avons organisé sa deuxième exposition cette année, Yan Heng avait depuis intégré une galerie importante de 500mètres carrés à Séoul, et il avait été exposé à Tokyo, Taipei, Singapour et Art Basel Hong Kong avec son galeriste coréen. Ses prix ont été multipliés de trois à cinq, mais en l’occurrence, il s’agit des règles du marché chinois.

 

Éric Manigaud (né en 1971), Madge Donohoe #5, 2015, poudre graphite et digigraphie sur papier, 60 x 80 cm. Courtoisie de l’artiste et galerie Sator
Éric Manigaud (né en 1971), Madge Donohoe #5, 2015, poudre graphite et digigraphie sur papier, 60 x 80 cm.
Courtoisie de l’artiste et galerie Sator

C’est une évolution très rapide !
Je me souviens qu’à Art Paris en 2013, du fait de ma participation à la foire et de mon travail de promotion, la galerie de Pékin avait décidé d’augmenter tous les prix de 20 % la semaine suivante : entre le début et la fin de la foire, le même tableau est passé de 10 000 à 12 000 € ! Je leur ai expliqué que la cote se construisait de façon plus progressive en France, mais on m’a fait comprendre qu’ils étaient les seuls décideurs. En Occident plusieurs facteurs s’additionnent, la carrière, les expositions, les articles dans la presse, l’intérêt de certains critiques d’art, les prix reçus. Alors qu’en Chine, surtout à l’époque, si des œuvres se vendaient bien, on montait mécaniquement. Le marché seul créait le marché.
En six ans, quelle a été l’évolution de votre chiffre d’affaires ?
Je pense qu’il est quatre fois supérieur à ce qu’il était à l’origine. La première année, j’ai eu un très beau chiffre grâce à une vente en courtage à hauteur de 380 000 €, mais la marge ne fut que de 10 000 €. Aujourd’hui, il s’élève à 300 000/400 000 € quand en 2013 il atteignait à peine les 50 000/60 000 € sur le seul premier marché. Les frais de fonctionnement, dont la location d’espace, les salaires, les assurances, la production des œuvres, l’encadrement, s’élèvent en moyenne à 10 000 € par mois. Donc, il faut vendre au moins 20 000 € par mois pour équilibrer le budget. L’édifice est fragile. J’ai une approche qui est très «père de famille», car je n’ai pas été formé à la gestion d’entreprise : j’ai fait hypokhâgne, khâgne, Sciences Po, une maîtrise d’histoire, histoire de l’art. Je suis plutôt le «sorbonnard» à qui on confie une SARL ! Le développement de la galerie, cependant, est bon. Les artistes que nous défendons commencent à avoir une vraie reconnaissance.
Est-ce que la question d’un nouvel espace se pose ?
Oui, cette galerie dans le passage des Gravilliers est très bien en soi, mais j’ai des velléités d’espace plus grand, à la fois pour donner l’occasion aux artistes de renouveler leur pratique de l’exposition et, très clairement, parce qu’il s’agit aussi d’une marque de puissance, une façon de montrer que les choses marchent. Je pense que cela pourrait être un signal pour attirer l’attention de grandes foires internationales et cela serait également excitant et stimulant pour moi comme pour l’équipe.

 

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