Villa Médicis, l’éternelle interrogation

Le 10 décembre 2020, par Virginie Chuimer-Layen

Ancien pensionnaire et ex-directeur des Rencontres de la photographie d’Arles, Sam Stourdzé prend les rênes de la villa Médicis dans un contexte difficile, dont il doit surmonter les contraintes.

Fonte XIXe du Mercure de Giambologna, devant la façade sur jardin de la villa.
© Académie de France à Rome - Villa Médicis

Quoi qu’on en dise, elle reste un mythe. Sur la colline du Pincio, la beauté de son palais médicéen abritant depuis 1803 l’Académie de France à Rome continue à nourrir le fantasme d’un lieu « hors du monde ». Et pourtant, hanté par le spectre de directions historiques, de Suvée à Balthus en passant par Ingres ou Vernet, ce syndrome de Stendhal romain gravé dans la pierre n’est pas exempt d’intrigues et de polémiques, dont les ultimes soubresauts firent douter de son avenir. Après le départ de Muriel Mayette-Holtz (voir Gazette n° 31, 14 septembre 2018), l’intérim de Stéphane Gaillard (voir Gazette n° 8, 28 février 2020), Sam Stourdzé fera-t-il oublier les affres des directions précédentes ? L’occasion de s’interroger in situ sur l’état de cette Romaine de sang français.
Au XXIe siècle, la valse à cinq temps des directeurs
De belle endormie figée dans sa gangue historique, la villa est devenue, au fil des époques, la vision « incarnée » d’une direction servant, à travers un projet, la « mission Colbert » relative aux pensionnaires et résidents, la « mission Malraux » axée sur le développement de l’offre culturelle, ainsi que celle dédiée à la valorisation et préservation de son patrimoine. En vingt ans, l’institution a vu défiler cinq directeurs et un sixième par intérim. Sans faire l’inventaire par le menu de leurs politiques, on se souvient que, entre 2003 et 2008, Richard Peduzzi crée entre autres une cafétéria, ouvre la Villa au cinéma et au jazz, et que Frédéric Mitterrand y rassemble le Tout-Rome à travers de mémorables dîners, propices au mécénat. Il recrute des pensionnaires francophones, méditerranéens, réveille les réserves et collections, crée la gypsothèque, dans une ambiance quasi familiale, où le personnel participe à la vie de la domus patricienne. Entre 2009 et 2015, son successeur Éric de Chassey pose son empreinte plus radicale et cosmopolite, à travers des expositions de haute volée comme « Europunk », faisant de l’institution un laboratoire de création, centré sur les pensionnaires, mais aussi en épurant son administration de « décennies de pratiques féodales […], [la] transformant […] en un solide maillon de l’action culturelle française ». Tels sont les mots de la pétition envoyée à la ministre de la Culture Fleur Pellerin et signée par de nombreux artistes, chercheurs et anciens pensionnaires, n’approuvant pas l’arrivée de Muriel Mayette-Holtz en 2015, évincée trois ans après par Françoise Nyssen. Le projet culturel jugé plutôt brouillon de cette ex-administratrice de la Comédie-Française, hors du sérail, n’avait pas su recueillir leur adhésion.

 

Johan Creten, exposition « I Peccati » à la villa Médicis, 2020. © Académie de France à Rome - Villa Médicis
Johan Creten, exposition « I Peccati » à la villa Médicis, 2020.
© Académie de France à Rome - Villa Médicis


Sam Stourdzé, une vision en eaux troubles
Fait inédit, la Villa est alors gérée pendant dix-huit mois par son secrétaire général Stéphane Gaillard qui, malgré tout, réussit à maintenir le vaisseau à flot. Nommé directeur en mars 2020, Sam Stourdzé prend ses quartiers dès septembre. Dans cette atmosphère de houle incessante, quelles sont ses ambitions ? « Cette institution figée par le poids de son histoire, de son nom et de sa bureaucratie, je souhaite la rendre plus mobile et agile, explique-t-il. Aujourd’hui, les artistes viennent à la villa Médicis pour trouver un établissement à leur écoute, qui participe de leur mise en orbite. Pour ce faire, des partenariats européens, mais aussi avec des pays francophones et méditerranéens sont nécessaires. J’aimerais aussi que la Villa soit plus inclusive, au service du plus grand nombre, car créer un lieu de reproduction des élites n’est pas la mission d’un service public. Avec mon équipe, je réfléchis donc à mettre en place de nouveaux outils pour recruter les pensionnaires et atteindre de nouveaux publics. Enfin, j’entends renforcer encore plus le décloisonnement des disciplines artistiques, avec des résidences aux durées différentes, afin que ce lieu soit dans une agitation culturelle permanente. » Exprimé en ces termes, son projet porté par les concepts de « mobilité sociale, artistique et européenne », reprenant des fondamentaux des directions précédentes, sonne comme une déclaration d’intentions dont on peine à entrevoir la ligne directrice, et dont les détails de la programmation viendront selon lui « au fur et à mesure ». Un projet d’autant plus ardu qu’il est à mener sur un terrain assez malmené ces dernières années, et dans un contexte inédit. En effet, le bilan financier 2020 sera, comme celui de 2021, déficitaire, et ce, à cause de la crise sanitaire. « Si le ministère de la Culture s’est engagé à ne pas réduire les subventions publiques d’environ six millions d’euros, renchérit-il, nos ressources propres, à hauteur environ de deux millions, provenant de la billetterie, de la boutique, de la location de chambres, de la visite des jardins et de mécénats divers, sont en chute libre. En mars dernier, la Villa a fermé ses portes au public pendant quatre mois. Malgré tout, nous restons confiants, car nous avons réussi à maintenir certaines activités […].» Et depuis le 6 novembre, elle est à nouveau confinée jusqu’à nouvel ordre. Après huit mois de report, la belle exposition « I Peccati » de l’ancien pensionnaire Johan Creten, ayant ouvert en octobre, patiente à nouveau dans la pénombre. En outre, selon certains anciens pensionnaires, la gestion très rationalisée de Claudia Ferrazzi, secrétaire générale entre 2013 et 2016, a eu ses revers. Cette énarque et ex-administratrice du musée du Louvre a « assaini l’administration et les dépenses » sans ménagement, n’hésitant pas à ôter certains privilèges à la direction et supprimer certaines traditions. De ce fait, elle aurait privé en partie la Villa de son image patricienne et de lieu d’accueil plaisant à la haute société romaine mécène, sensible au charme des lieux. De plus, en externalisant la gestion de la cafétéria – qui s’avéra au fil du temps mauvaise et poussa Muriel Mayette-Holtz à interdire son accès au personnel –, elle aurait également privé les pensionnaires, le personnel et le public d’un lieu emblématique, et financièrement abordable, de socialisation.

 

Moulage d’une tête d’Alexandre, dans la gypsothèque. © Académie de France à Rome - Villa Médicis
Moulage d’une tête d’Alexandre, dans la gypsothèque.
© Académie de France à Rome - Villa Médicis


Des attentes nombreuses
Mais Sam Stourdzé possède une double carte en sa faveur : cet ancien de la promotion 2007-2008 géra de main de maître les Rencontres d’Arles. « Là-bas, j’ai travaillé à une programmation qui fut un moteur de la vie sociale, où les projets “locomotive” embarquaient, dans leur synergie, ceux plus expérimentaux. Si la villa Médicis n’est pas un festival, mais un lieu de patrimoine et de création contemporaine, elle a les aptitudes à offrir cette expérience globale, au public et aux pensionnaires. Quant à ma qualité d’ancien qui me rend parfois schizophrène, elle est un atout pour identifier les désirs des pensionnaires venant réfléchir et entreprendre. » Pour l’heure, il songe à remeubler les salons vides de la villa Médicis « en partenariat avec le Mobilier National, la Manufacture de Sèvres et l’École des beaux-arts, qui possède la collection des envois de Rome, sous la forme d’un accompagnement et d’une direction artistique », à valoriser d’intéressantes archives d’anciens directeurs comme Balthus, et envisagerait également une exposition avec la plasticienne Natacha Lesueur, pensionnaire entre 2002 et 2003. De toutes parts, les attentes sont donc importantes. Arrivée en septembre dernier, la promotion 2020-2021 en est d’autant plus consciente que l’équipe de la Villa n’est pas spécialisée dans tous leurs domaines de compétences. Tous savent aussi la chance de pouvoir « réfléchir à des projets plus fous que la normale », selon l’historien de l’art Gaylord Brouhot, mais aussi « expérimenter, échanger et percevoir son travail dans le regard nourrissant des autres pensionnaires, sans contrainte de production obligatoire », d’après la restauratrice Coralie Barbe. Laboratoire expérimental qui les accompagne en amont, à travers un temps désintéressé de réflexion, ce lieu d’otium, devenu peu à peu une marque aux dépens de son essence première, n’en finit pas d’interroger. La politique de Sam Stourdzé réussira-t-elle à conférer à la Villa une envergure innovante et actuelle, tout en tirant les leçons des précédentes gouvernances – bonnes ou moins bonnes – et du poids de plus de 350 ans d’histoire ? L’avenir le dira. 

à savoir
Académie de France à Rome
Villa Médicis, 1, viale Trinità dei Monti, Rome, tél. 
: +39 (0)6 67611
Actuellement fermée, l’exposition « I Peccati », de Johan Creten, 
est prévue
jusqu’au 31 janvier 2021.
www.villamedici.it
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