Villa E-1027, la renaissance

Le 06 juillet 2021, par Mylène Sultan

Le chef-d’œuvre architectural conçu à Roquebrune-Cap-Martin par Eileen Gray vient de rouvrir au public, après une longue période d’abandon et cinq ans d’une restauration minutieuse. Un manifeste de la modernité des années 1920.

La villa E-1027 devant l’Étoile de mer, le cabanon du Corbusier et, à droite, son atelier.
© manuel bougot

Pour dénicher l’emplacement parfait de cette «maison en bord de mer» qu’Eileen Gray (1878-1976) et son compagnon, Jean Badovici (1893-1956), appellent de leurs vœux, la designer a parcouru tout le littoral azuréen, de Saint-Tropez à Menton, pour finalement jeter son dévolu sur une parcelle couverte de pins et de lentisques dans la baie de Roquebrune. Certes, le lieu est d’un accès malaisé, coincé entre l’eau et la voie ferrée, et le terrain étroit est planté d’agrumes qui dégringolent jusqu’aux rochers. Mais cette vue époustouflante, l’immensité de la Grande Bleue… En 1926, l’architecte roumain achète le terrain. Eileen Gray se met au travail, dessinant les plans d’une étroite villa rectangulaire de 120 mètres carrés, concevant les meubles, peaufinant la décoration dans ses moindres détails, composant une œuvre d’art totale qui vaut aujourd’hui manifeste de son goût et de son ingéniosité. À cette date, l’Irlandaise de 48 ans est une créatrice renommée. Formée à la Slade School of Fine Art de Londres, elle a appris le dessin à l’atelier Colarossi – par lequel sont passées Jeanne Hébuterne et Camille Claudel – et à l’académie Julian à Paris. Elle a voyagé, a appris l’art de la laque auprès d’un maître venu du Japon, le tissage traditionnel dans l’Atlas marocain… Parisienne d’adoption depuis longtemps, elle possède sa propre galerie rue du Faubourg-Saint-Honoré, où elle propose l’ensemble de sa création : paravents raffinés, meubles, tentures, lampes, tapis et décors d’intérieur complets, appréciés d’une clientèle fortunée à l’image de Charles et Marie-Laure de Noailles, Philippe de Rothschild, Elsa Schiaparelli ou encore Jacques Doucet.
 

La salle de séjour, avec notamment les fauteuils Bibendum et Transat.© manuel bougot
La salle de séjour, avec notamment les fauteuils Bibendum et Transat.
© manuel bougot

Libre et indépendant
Pour sa maison de vacances, qui deviendra bientôt celle de Jean Badovici et de ses amis, Eileen Gray imagine une bâtisse à toit plat dressée sur pilotis, agrandie de balcons et de terrasses, pleinement ouverte sur les paysages de mer ou de jardin. Une manière de «petit paquebot» ancré dans les restanques où tout rappelle l’univers marin : garde-corps en filins d’acier, stores en toile de bâche bleu foncé, bouée blanche accrochée à la balustrade, grande carte du monde clouée sur le mur du salon… La lumière y est reine, la simplicité de mise, chacun devant «pouvoir rester libre et indépendant» comme l’écrit le couple dans un numéro spécial de l’Architecture vivante (automne-hiver 1929), édité par Jean et décrivant dans le détail la maison et son contenu. En béton armé et briques creuses, la bâtisse se développe sur deux niveaux, reliés par un escalier en spirale desservant quelques pièces dotées de dispositifs qui séparent, ouvrent ou ménagent des transitions. Le mobilier comme les éléments ornementaux semblent sommaires, mais ils sont en fait extrêmement sophistiqués : les parois coulissent pour créer des sous-espaces, les rangements disparaissent, les tiroirs pivotent et se superposent, les rayonnages épousent les murs, les meubles évoluent – comme le petit meuble à tiroirs pivotants, la table à plateau et lampe réglable, ou un lutrin porté par un bras pliable métallique. Certains meubles conçus pour la villa ou exposés dans la galerie d’Eileen Gray deviendront mythiques, comme le fauteuil Transat, inspiré des croisières, le Bibendum, tout droit venu de l’univers Michelin, ou la table d’appoint E 1027, en acier tubulaire peint et Plexiglas, dont l’original figure dans les collections du Centre Pompidou. La demeure étant petite, tout doit y être soigneusement rangé. Ainsi de petites étiquettes précisent-elles la place de chaque chose, notamment dans la salle de bains et la cuisine, qui se prolonge en extérieur. La designer a prévu le moindre accessoire, jusqu’à la boîte aux lettres, en cuir cousu à la main, dotée d’une ouverture circulaire qui permet de voir s’il y a du courrier ! Au bout de trois ans, la villa est prête. Elle est baptisée « E-1027 » : E pour Eileen, 10 pour l’initiale de Jean – en dixième position dans l’alphabet –, 2 pour celle de Badovici et 7 pour celle de Gray. Mais la créatrice et âme du lieu viendra finalement assez peu dans cette demeure paradisiaque qui semble voguer sur les flots. En 1932 en effet, le couple se sépare. Un nouveau chapitre de la villa va s’écrire, avec un invité de marque : Le Corbusier.

 

La vue depuis le balcon du «coin alcôve». © manuel bougot
La vue depuis le balcon du «coin alcôve».
© manuel bougot

Corbu au camping
Convié par Jean Badovici à séjourner à Roquebrune-Cap-Martin, l’architecte commence par orner de grandes peintures des murs de la villa – lorsqu’elle l’apprendra, Eileen Gray entrera dans une rage folle à la pensée que son œuvre ait été ainsi défigurée. Il bâtit ensuite un cabanon, son «château sur la Côte d’Azur, qui a 3,66 mètres sur 3,66 mètres […], extravagant de confort, de gentillesse», dans lequel lui et sa femme passeront leurs vacances d’été, jusqu’à sa mort en août 1965 — lors d’une baignade en face de chez lui. Lorsqu’il vit là, Le Corbusier déjeune et dîne à l’Étoile de mer, un «casse-croûte» contigu au cabanon ouvert en 1950 par Thomas Rebutato – plombier niçois reconverti en restaurateur. Par amitié, Le Corbusier l’agrémentera également de peintures. Il dessinera aussi des Unités de camping multicolores, destinées à la location. Resserré dans un mouchoir de poche, l’ensemble forme un site remarquable, qui traverse plus ou moins bien le temps. Après la mort de Jean Badovici, en 1956, la villa E-1027 passe de main en main, son mobilier et ses aménagements sont dispersés, et lorsqu’en 1999 le Conservatoire du littoral s’en porte acquéreur – avec l’aide de la municipalité de Roquebrune-Cap-Martin – la longue maison blanche est devenue un squat affreusement vandalisé. Une première restauration est entreprise, au début des années 2000, qui ne s’appuie sur aucune ligne directrice et piétine. En 2014, la mairie appelle à l’aide Michael Likierman, homme d’affaires et mécène qui a déjà sauvé du naufrage les jardins mentonnais de la Serre de la Madone et des Colombières (voir Gazette n° 29 de 2020, page 192). Il fonde une association, Cap Moderne, soutenue par un comité scientifique pointu sous la présidence de l’architecte et historien Jean-Louis Cohen, et un comité d’honneur sous l’égide du prince Albert de Monaco – dont la mère, la princesse Grace, était elle-même d’origine irlandaise. Un appel au mécénat permet de recueillir 2,5 M€, qui viennent s’ajouter aux 3 M€ de subventions obtenues auprès de la DRAC, du Département, de la Région et de l’établissement public propriétaire du site. Bien vite, décision est prise de restaurer la villa dans son état de 1929 en se basant sur la description et les photos d’Eileen Gray et de Jean Badovici, rassemblées dans un livre. Au fil de l’avancée des travaux, l’équipe d’architectes se lance de nouveaux défis : faire fabriquer des copies parfaites des meubles autrefois présents dans les murs ; retrouver en grattant ces derniers les couleurs d’origine, ces rouges qui rappellent la terre brûlée, ces bleus de la mer, ces verts du jardin ; refaire les parois de verre de l’entrée, confiées après moult péripéties à un artisan parisien qui grave encore à la pointe de diamant. Mais aussi semer ici et là les messages faits au pochoir par Eileen Gray : «Entrez lentement», «Défense de rire», «Sens interdit»… Comme des petits cailloux de poésie qui entraînent le visiteur dans les étés d’insouciance qu’a connus cette vraie maison de vacances.

à lire
Tim Benton, Cap Moderne : Eileen Gray et Le Corbusier, la modernité en bord de mer,
éditions du Patrimoine, 2021, 12 €.

Eileen Gray, Jean Badovici, E1027, maison en bord de mer, édition bilingue français-anglais,
Imbernon, 2015, 32 €.

à voir
La villa E-1027 d’Eileen Gray,
Cap Moderne, esplanade de la gare, avenue Le Corbusier,
Roquebrune-Cap-Martin (06), tél. : 04 89 97 89 52,
capmoderne.monuments-nationaux.fr,
sur réservation.
Concerts les 10, 17 et 24 août dans le cadre du festival Jazz sous les étoiles.
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