Victor Hugo, décorateur de génie

Le 02 mai 2019, par Sarah Hugounenq

Hauteville House, la maison de l’écrivain à Guernesey, a rouvert en grande pompe le 7 avril, après plus d’un an de travaux. Une folie décorative restituée grâce à un mécénat exceptionnel.

Le look-out sommital d’Hauteville House.
© Jean-Christophe Godet

Surplombant la côte battue par les flots, tout au fond d’un jardin impeccable, le chêne n’est plus «altier» ni «auguste», comme l’écrivait Victor Hugo qui le planta le 14 juillet 1870. Exilé depuis 1855 à Guernesey, dans l’unique bâtisse qu’il acquit durant sa vie afin d’éviter un troisième bannissement politique après Bruxelles et Jersey, l’homme de lettres enracine, avec cet arbre, son espoir de voir un jour la création d’«États-Unis d’Europe», symbole de paix et de républicanisme. Attaqué par les désherbants, le chêne ne faillit pas à son destin. Il vit ses derniers instants alors que l’inauguration de Hauteville House rénovée, le 7 avril, coïncidait avec l’acmé de la crise européenne autour du Brexit… Pour éviter que la demeure ne suive la même voie que le chêne, la Mairie de Paris, propriétaire depuis 1927, s’est attelée en un temps record (dix-huit mois) à sa rénovation de fond en comble. Hauteville House se trouvant sur une île dépendant de la Couronne britannique, la perspective du Brexit, prévu initialement le 29 mars, imposait une date butoir de fin de chantier des plus convaincantes. Des travaux structurels pressaient, suite à des années d’infiltration sur la façade, altérée par l’entêtement du farouche opposant à la peine de mort qui refusa d’installer des fenêtres à guillotine, pourtant mieux adaptées au climat normand… Dans ce chantier colossal de 4,3 M€, la Ville de Paris n’a déboursé que 800 000 € sur l’enveloppe de 100 M€ destinée à la rénovation de son ensemble muséal, dont la maison parisienne fermée depuis le 15 avril. L’aide est venue de la Fondation du Patrimoine (79 000 €) et surtout d’un mécénat, probablement moins providentiel que sollicité, en la personne de François Pinault. Bien que l’homme d’affaires breton déclare, devant Anne Hidalgo, maire de Paris, avoir accordé sa générosité «pour le visionnaire, le rebelle qu’était Victor Hugo, mais aussi pour son empathie pour les plus démunis, qui manque le plus aujourd’hui à nos politiques», il est davantage rompu au soutien à la création contemporaine qu’au patrimoine.
 

Antichambre.
Antichambre. © Jean-Christophe Godet

Amoncellement excentrique
Alors que l’amateur passionné obtenait de la part d’Anne Hidalgo, en avril 2016, la promesse d’un bail emphytéotique à la Bourse de commerce pour y installer ses collections, la phase de préparation du chantier de Hauteville House était lancée à peine quelques mois plus tard. La parfaite connaissance des problématiques liées à l’état de conservation de la demeure par Jean-Jacques Aillagon, ayant œuvré à la direction des Affaires culturelles de Paris de 1985 à 1995 et aujourd’hui directeur général de la Pinault Collection, a contribué à convaincre le mécène de débourser pas moins de 3,5 millions d’euros afin de «changer l’envergure des travaux initialement prévus a minima», selon Gérard Audinet, directeur des maisons Victor Hugo de Guernesey et de la place des Vosges, à Paris. Résultat : en plus du changement complet des huisseries, de la réfection des vérandas et du look-out sommital, les travaux ont permis la restitution de la couleur d’origine de la façade. Blanche depuis les années 1950, elle se contemple désormais dans son «gris prison» originel que seul le «vert salade» des fenêtres vient égayer. Parler de contraste entre cette austérité extérieure et la folle profusion décorative intérieure, entièrement restaurée et restituée, est un euphémisme. Du rez-de-chaussée au look-out tout en baies vitrées, de l’entrée à la chambre factice, du sol au plafond, pas un millimètre carré n’est laissé vierge. Les motifs surgissent de partout et coulent dans un amoncellement excentrique, excitant l’œil et l’esprit à chaque instant. Il est vrai que Victor Hugo a pu s’offrir cette demeure grâce aux droits d’auteur pharamineux de son recueil au titre on ne peut plus approprié, Les Contemplations… Ici, les univers, époques et inspirations se chevauchent. Au premier étage, des torchères néoclassiques jouent à touche-touche avec de vulgaires nains de jardin dorés et des céramiques japonaises, l’ensemble sous un dais en soie brodée qui se démarque d’une salle enveloppée de velours rouge et des tapis persans, aux portes ornées de chinoiseries et au plafond recouvert d’une tapisserie de perles tendue. Dans la cuisine, un meuble en ébène d’inspiration néogothique, composé à partir de coffres et crédences du XVIIe chinés sur l’île, enchâsse des carreaux de faïence de Delft et des sculptures médiévales ou renaissantes.

 

La galerie de chêne.
La galerie de chêne. © Jean-Christophe Godet

Le goût de personne
Dans ce bric-à-brac obsessionnel qui aura fait fuir la femme et les trois enfants du grand homme, étouffés par cet intérieur tourmenté  probablement aussi à cause de la présence à proximité de Juliette Drouet, sa maîtresse , restauration du mobilier et restitution se mêlent habilement, sans qu’on ne sache réellement ce qui est authentique et ce qui est d’ambiance. Sous l’influence des period rooms anglaises, la dépouille de félin (moderne) dans la chambre de l’écrivain répond à la présence d’un tapis similaire en descente de lit sur les photographies anciennes. Seules les tapisseries des plafonds, présentant des problèmes de tension, et quelques lustres anciens ne sont pas encore passés entre les mains des restaurateurs. «En fouillant dans les clichés d’époque, les notes de Victor Hugo ou la correspondance, nous avons cherché à retrouver la diversité et l’esprit qui régnaient, dont l’exactitude avait complètement été perdue», explique Gérard Audinet. Quelque deux cents artisans ont été amenés à recréer les damas à partir des modèles d’origine, à patiner les meubles restitués ou à retravailler les couleurs à partir des indications des archives. «Ces recherches et ces travaux m’ont fait comprendre autrement Victor Hugo. J’ai découvert à quel point il n’avait aucune crainte des couleurs, comment il ménageait de nombreux points de blancheur pour éclairer son intérieur», poursuit le conservateur. Plus qu’un intérieur d’écrivain, Hauteville House révèle un décorateur né. Si, comme le dit François Pinault, «le goût de Hugo n’est probablement le goût de personne», cette débauche donne à voir un autre homme, loin des poncifs rébarbatifs auxquels tente de faire croire l’enseignement de ses textes au lycée. Alors qu’il n’écrit pas une pièce de théâtre de tout son séjour guernesiais, son maniement des couleurs et des époques, ce mariage unique du sublime et du grotesque rappellent le dramaturge qu’il est, et qui a pu être encouragé par la légende qui courrait autour de cette bâtisse réputée hantée. C’est ce goût du jeu qui le fait éparpiller dans les recoins les plus insoupçonnés de sa demeure des phrases, citations ou références littéraires. Son admiration pour Molière ou Shakespeare, dont il inscrit les noms dans la cuisine, sa vindicte politique contre «Napoléon le Petit», qui s’exprime sur un bois qu’il grave d’un «Bon roi, roi qui s’en va», témoignent de la manière dont ce lieu est moins un refuge d’exilé qu’une autobiographie. Il révèle, à qui s’y attarde, les contradictions d’un génie inclassable, à la fois croyant et républicain, jeune royaliste et sage homme de gauche, écrivain, dessinateur et décorateur. Alors que d’aucuns caractérisent cette demeure de sanctuaire sombre, sérieux et tourmenté, c’est pourtant là, à la veille de revenir sur le sol français lors de la proclamation de la IIIe République, le 4 septembre 1870, que Victor Hugo y signa L’homme qui rit ! 

 

à voir
Hauteville House,
38, Hauteville, Saint Peter Port, Guernesey, tél. : 00 44 14 81 721 911.
www.maisonsvictorhugo.paris.fr
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