Victor Gisler, une vie d’outsider

Le 13 juin 2019, par Pierre Naquin

À la veille d’une nouvelle édition d’Art Basel, le fondateur, de la galerie Mai 36, revient sur son parcours professionnel et les évolutions récentes du monde de l’art. Un univers impitoyable ?

Victor Gisler.
Courtesy Mai 36 Galerie

Victor Gisler est un vétéran de l’art contemporain continental, présent sur Art Basel depuis 1990. Lorsqu’il fonde son propre espace à Lucerne en 1987, avant de déménager six ans plus tard pour la capitale économique suisse, il suit bien sûr sa passion mais il fait avant tout un calcul raisonné. Trente ans plus tard, le monde de l’art a bien changé. Se lancerait-il aujourd’hui ?
Comment devient-on galeriste ?
Avant d’ouvrir mon propre espace à l’âge de 27 ans, j’ai eu la chance de rencontrer Jean-Christophe Ammann, qui s’occupait du musée de notre ville, Lucerne. C’était sans aucun doute le meilleur conservateur imaginable pour une institution. Et même si, malheureusement, peu de monde a finalement assisté aux fantastiques expositions qu’il organisait, celles-ci ont suscité chez moi un vif intérêt et une passion pour l’art. Parallèlement, dans le cadre de mes études d’économie, j’ai travaillé sur un projet qui impliquait d’interviewer beaucoup d’acteurs de l’écosystème artistique, et c’est ainsi que je suis finalement entré dans l’arène. J’ai élaboré un business plan et ai commencé à assister à tous les événements pour rencontrer du monde. J’ai fait une liste des artistes que j’aimais vraiment. Et à cette époque, il n’y avait pas d’e-mail, pas d’Internet. Il fallait alors écrire à ces gens, ou leur rendre visite. C’est ce que j’ai fait ! J’ai ainsi rencontré Lawrence Weiner, qui m’a introduit auprès de son ami John Baldessari. Ce dernier n’avait pas de représentation en Europe, si ce n’est une galerie à Paris, dont il n’était pas satisfait. Thomas Ruff et Andreas Gursky quittaient leur école [la Kunstakademie, ndlr] à Düsseldorf… Nous étions tous de la même génération. J’ai mis en place un programme, installé la galerie, et nous nous sommes lancés dans l’aventure.
Vous avez commencé à participer très tôt à des foires…
Il était clair pour moi, même au tout début, que les foires seraient le prolongement inévitable des galeries. En 1989, j’exposais sur Arco et à la foire de Francfort, un projet très ambitieux à l’époque. L’année suivante, je réservais un stand pour Art Basel… Le reste appartient à l’histoire… Mais il est vrai que, de nos jours, les foires ne sont plus émancipatrices. Elles commencent au contraire à tuer beaucoup d’acteurs qui n’ont pas les moyens financiers ou la taille suffisante pour pouvoir y participer, de sorte que le système empêche littéralement une nouvelle génération d’éclore. Le modèle actuel doit être profondément repensé. Il ne fonctionne que pour 40 ou 50 galeries dans le monde. Franchement, cela devient ennuyeux de ne voir que ces quelques enseignes absorber tout l’oxygène. Quand vous observez Miami et tout ce qu’ils sont prêts à faire, essayant désespérément d’attirer de nouveaux, et toujours plus importants, collectionneurs, cela devient un cirque. Ils cherchent constamment à se réinventer, mais la vérité c’est que les vraies affaires sont encore et toujours réalisées par les plus gros acteurs qui ont pré-vendu les tableaux de 5 à 50 M$. Dans mon cas, les foires représentent à peu près un coût de 1 M$ par an. Le calcul est simple : 100 000 $ multipliés par le nombre d’événements auxquels nous participons. Quelques-uns sont importants parce qu’ils nous permettent d’initier certains programmes ou certaines collaborations, et d’autres sont simplement tellement puissants que nous devons leur dédier nos meilleures pièces. Aujourd’hui, les salons correspondent peu ou prou à 60 % de notre chiffre d’affaires annuel. C’est énorme, mais n’oubliez pas que je suis isolé à Zurich. Si j’étais sur New York, je participerais probablement à moins de foires. New York est un salon qui dure 365 jours par an !

 

Vue de l’expostion «Paul Thek : Ponza and Roma» à la galerie Mai 36.
Vue de l’expostion «Paul Thek : Ponza and Roma» à la galerie Mai 36.Photo Peter Baracchi. Courtesy Mai 36 Galerie

Ouvririez-vous une galerie aujourd’hui ?
Je ne compte pas les nuits sans sommeil où je me demandais «Mais pourquoi tu t’infliges cela ? Est-ce que j’ai vraiment envie de sacrifier mes finances, mes équipes et moi-même ?» Être galeriste c’est une vie d’outsider, socialement à tout le moins. Mais c’est ce que j’aime vraiment faire, c’est ce en quoi je crois, c’est ce qui me passionne. J’ai envie que mes artistes soient célèbres. Je veux travailler pour eux. En tant que galeriste, il faut savoir jongler avec de nombreuses casquettes : intellectuel, vendeur, négociateur, peintre en bâtiment, communicant, «papa», confident, comptable, organisateur… J’ai connu beaucoup d’échecs, notamment au moment de la crise du Koweit quand j’ai presque dû mettre la clé sous la porte. Et puis j’ai rebondi. Les hauts et les bas, ça fait partie du métier. Il faut travailler dur et rester près de ses sous. J’ai commencé sans rien, sans apport familial, mais j’avais des idées. Très honnêtement, même s’il n’y a fondamentalement jamais de bon ni de mauvais moment pour ouvrir une galerie, je ne suis plus sûr que la seule passion suffise encore. Une assise financière importante est devenue indispensable. Il faut être capable de tenir cinq ou six ans sans réelle rentrée financière. Il y a désormais tellement d’artistes, de galeries, de biennales et de foires qu’il devient presque impossible de faire la différence. Seule une poignée d’artistes par génération sont des game changers. En avoir un est inespéré… Encore faut-il être capable de le garder. De nos jours, c’est Grow or go !
Y a-t-il encore une recette pour le succès ?
Le plus gros problème est qu’il devient très difficile de démarrer avec de nouveaux artistes. Quand j’expose Zang Kunkun, qui a 32 ans et est inconnu, et que j’arrive à vendre trois ou quatre pièces pour 5 000 à 8 000 CHF, cela ne couvre pas les frais. Si je ne devais présenter que des artistes de cette génération, je ne m’en sortirais pas. Et si je ne m’intéressais qu’à la croissance de ma galerie, je ne le ferais tout simplement pas. À l’heure actuelle, nous avons des gens très riches qui sont séduits à l’idée d’acheter, pour des sommes invraisemblables, des «trucs» que d’autres ont défini comme la chose qu’il faut posséder, un peu comme un trophée de chasse. C’est un système basé sur la rareté, c’est purement comportemental. C’est ce qui explique que des galeries d’art contemporain représentent de plus en plus de successions. C’est l’idéal pour elles : il y a un produit, un nom, une marque. Pas besoin de se battre, besoin de rien. Il suffit de sortir les œuvres et de dire qu’elles sont importantes. Le second marché est aussi capital pour les marchands d’art contemporain. Certains acteurs, comme nous, ne traitent le second marché que de leurs artistes. D’autres traitent de tout pour continuer à faire tourner l’entreprise ; les plus gros le font pour pouvoir répondre à toutes les problématiques de leurs clients et rester compétitives vis-à-vis des maisons de ventes. Quand j’ai commencé, j’étais bien loin de tout cela. Cela ne m’enthousiasme toujours pas mais cela fait partie du métier.
Quel futur se profile pour les galeries ?
Un avenir qui ressemble à aujourd’hui, en fait. La galerie du futur devra s’adapter à la situation dans laquelle elle vivra : le contexte économique, les moyens de communication, les pensées, l’air du temps, etc. Il lui faudra constamment comprendre l’évolution du monde et voir si elle peut, et si elle veut, s’adapter à ces constantes nouvelles donnes… puis le faire. Quant à mon avenir personnel, je suis un gars curieux. C’est vraiment la curiosité qui me guide. Si je la perdais, je serais extrêmement triste et j’arrêterais. Pour ce qui est des affaires, c’est difficile, probablement autant qu’au début… et cela continuera de l’être. Grow or go ! Nous devons toujours trouver de nouvelles façons de nous réinventer. Mais il y a encore beaucoup d’artistes qui n’ont pas encore rencontré leur public. Alors je suis là ! J’ai un but 

 

Vue de l’expostion «Thomas Ruff : From the Press» à la galerie Mai 36.
Vue de l’expostion «Thomas Ruff : From the Press» à la galerie Mai 36.Photo Peter Baracchi. Courtesy Thomas Ruff et Mai 36 Galerie
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