Versailles inaugure son cabinet de porcelaines

Le 06 février 2020, par Anne Doridou-Heim

En partie grâce aux ventes aux enchères, l’établissement public s’est enrichi de pièces phares des reines des manufactures de France : Vincennes et Sèvres.

Vue du nouvel aménagement du cabinet de porcelaines avec un groupe en biscuit de porcelaine dure de Sèvres, Télémaque chez Calypso, un modèle de Louis-Simon Boizot.
© EPV/D. SAULNIER

Le 19 octobre 2018, l’établissement public du château de Versailles préemptait un plat en porcelaine tendre provenant du service «bleu céleste» de Louis XV ; le 13 décembre, il s’agissait cette fois d’une tasse et sous-tasse en Meissen appartenant à celui de Marie Lesczynska ; le 10 avril 2019, c’était au tour d’un groupe en biscuit d’après Boizot appartenant à un surtout prestigieux… et ce ne sont là que quelques exemples. Depuis l’arrivée, il y a presque dix ans, de Marie-Laure de Rochebrune en tant que conservatrice en chef au Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, les acquisitions se sont amplifiées. «J’ai tout de suite jugé que l’une de mes missions essentielles était de réunir des céramiques royales, l’idée d’un espace qui leur serait dédié est venue plus tard.» C’est désormais chose faite – et bien faite –, le château a ouvert au public, le 3 décembre 2019, un cabinet de porcelaines. C’est une première qui est saluée comme il se doit. Ce nouvel espace muséographique est entièrement dédié à la présentation de pièces de services provenant de Vincennes, tout d’abord, puis de Sèvres. L’écrin est aménagé au sein de l’ancienne «salle des buffets» de l’appartement intérieur du roi, là-même où, une fois le souper achevé dans la salle à manger attenante (dite «aux salles neuves»), les services étaient remis à l’abri. Il ne saurait être mieux logé.
Versailles et le pot à lait
Lorsque Louis XV recevait à souper dans ses appartements, c’était en tout petit comité. Contrairement à son solaire aïeul, il appréciait peu la cérémonie pesante dite du «Grand Couvert» et goûtait le fait de convier quelques amis – ainsi que quelques favorites – au retour de la chasse. On raconte d’ailleurs que la gastronomie française est née lors de ces moments privilégiés autour d’un monarque amateur des mets les plus savoureux. Avec madame de Pompadour, il déguste des plats imaginés par la marquise et Mouthier, son cuisinier : poulets de Lurlubie et autres tourtereaux à l’impromptu. Il raffole du café, qu’il prépare lui-même pour ses courtisans, et du chocolat aussi. Cependant, la simplicité n’est qu’apparente, la table est dressée avec la plus belle orfèvrerie et les plus beaux services de porcelaine de Vincennes, et plus tard de Sèvres. Beaucoup de ceux-ci ont été dispersés par les aléas de l’histoire et Marie-Laure de Rochebrune reconnaît «mener une veille attentive sur le marché de l’art». C’est ainsi que, peu à peu, le service à thé et chocolat offert par le roi de Pologne, Auguste III, à Marie Leszczynska, en mars 1737 est reconstitué – sur les 56 pièces que compte cet ensemble illustrant le rayonnement de Meissen dans les années 1730, treize pièces sont désormais de retour. Le 13 avril 2017 (Christie’s, Paris, 50 000 €), ce sont une chocolatière, trois bols à thé et quatre soucoupes qui entraient dans son escarcelle. Un pot à lait les rejoignait le 6 juin 2018 (Binoche et Giquello OVV, 36 064 €), puis à nouveau une tasse et sous-tasse le 13 décembre de la même année, chez Christie’s (13 750 €). Ce cadeau était très diplomatique de la part du souverain polonais : «Il s’agissait sans doute d’apaiser les tensions demeurées encore très vives entre son pays et la France à l’issue de la guerre de Succession de Pologne qui avait écarté du trône le propre père de la reine», précise la conservatrice. Une autre manière de regarder ces commandes précieuses. Celle-ci n’est pas abritée au sein du nouvel espace mais présentée en parallèle dans l’exposition «Le Goût de Marie Leszczynska» (jusqu’au 29 mars) –  en attendant la restauration de l’appartement de la Dauphine.

 

Manufacture royale de Vincennes, 1754. Plat en porcelaine tendre provenant du service «bleu céleste» de Louis XV à Versailles, à décor pol
Manufacture royale de Vincennes, 1754. Plat en porcelaine tendre provenant du service «bleu céleste» de Louis XV à Versailles, à décor polychrome, diam. 32,2 cm.
Préempté
119 700 € à Drouot, le 19 octobre 2018 chez Pescheteau-Badin OVV (M. Froissart).


Célestes porcelaines
De fait, la nouvelle «pièce des buffets» est dévolue aux services utilisés uniquement pour la table royale. Elle ouvre sur le premier commandé par Louis XV en 1738. Provenant de Jingdezhen, en Chine, par l’intermédiaire de la Compagnie française des Indes orientales, ce service fut utilisé jusqu’à la livraison de celui à fond «bleu céleste» par Vincennes. Là encore, des ventes récentes tenues dans l’Hexagone et aux États-Unis ont offert à l’institution l’opportunité d’acquérir des pièces maîtresses. Pour le service de 1738, aux armes de France, trois écuelles couvertes et deux plats étaient achetés 55 000 $ (48 872 €) le 17 janvier 2019 (Christie’s, New York) ; et pour le «bleu céleste», un plat (119 700 €, 19 octobre 2018, Pescheteau-Badin OVV), identifié comme l’un des huit «plats d’entrée du service» de la livraison de février 1754. L’affaire est d’importance puisqu’il ne s’agit rien de moins que du premier service de table complet livré par la nouvelle manufacture royale. Nous sommes entre 1753 et 1755, 1 749 pièces, dont certaines avec des formes tout spécialement créées pour le roi par son orfèvre Jean-Claude Duplessis, passent la grille du château. Toutes arborent ce nouveau bleu turquoise intense inspiré de la porcelaine chinoise, dont il tire son nom, et élaboré par le chimiste Jean Hellot. Transféré au Petit Trianon, sans doute en 1778, le service sera utilisé par Marie-Antoinette jusqu’à la veille de la Révolution. Marie-Laure de Rochebrune se dit «assez optimiste sur le fait de pouvoir l’enrichir encore». Autre souverain, autres mœurs. Louis XVI, souhaitant redonner un certain lustre, inaugure les «repas de société», mais toujours donnés dans la même salle à manger. Une quarantaine de personnalités considérables par leur condition ou leur mérite y sont conviées et, en alternance, on dispose sur la table le plus beau service d’orfèvrerie ou le plus beau de porcelaine. Celui dit aux «enfants et mosaïques» – livré dès 1759 avant d’être complété par Louis XVI pour être utilisé à Saint-Cloud puis aux Tuileries – ou plus encore le spectaculaire «service mythologique» nommé aussi «grand service de Versailles» – largement inspiré des Métamorphoses d’Ovide et du Télémaque de Fénelon. En raison de la mort du roi, sa commande fut suspendue en 1793. Pour celui-ci, «la mission de trouver des pièces sur le marché est quasiment impossible, la majeure partie appartenant aux collections de la reine d’Angleterre». Quelques biscuits fins complètent le menu. Notamment le groupe de Télémaque chez Calypso, moulé d’après un modèle de Louis-Simon Boizot, acquis chez Fraysse & Associés OVV le 10 avril 2019 (18 991 €). Il s’agit d’une réplique d’époque de l’un des groupes sculptés du surtout du «service aux camées», livré à Catherine II de Russie en juin 1779. Cette œuvre est mentionnée dans le registre des ventes au comptant faites à Versailles par Sèvres le 23 décembre 1779. Même son prix est connu : 600  livres ! Elle est venue rejoindre la terre cuite modelée par le sculpteur et une réplique, ancienne elle aussi, de la pièce centrale – et monumentale – de ce surtout, le Parnasse de Russie, sommé du buste de la tsarine sous les traits de Minerve. «Ces entrées se présentent comme de véritables opportunités de poursuivre la reconstitution de la collection de biscuits de Louis XVI», estime Marie-Laure de Rochebrune. Tout cela entre dans la logique de la politique d’acquisition menée en faveur de la reconstitution de ces services insignes pour l’histoire des porcelaines de provenance royale. Il convient là de louer l’action indispensable de la Société des amis de Versailles, et la conservatrice insiste sur ce point : «À mon arrivée en 2010, nous avions 30 pièces, aujourd’hui elles sont au nombre de 90. Parmi elles, 31 ont été données par la Société ou par son intermédiaire, 30 autres sont le fait de donateurs et de mécènes, dont le Syndicat national des antiquaires, qui nous a offert plusieurs pièces du service destiné au Gobelet du roi et utilisé par ses officiers de bouche. L’ouverture de ce précieux cabinet est aussi une manière de les remercier de leur générosité.» 


 

Attention fragile !
 
Sèvres, vers 1787. Paire de figures en biscuit de porcelaine dure de la première grandeur représentant La Vestale et La Vestale Tucia, dra
Sèvres, vers 1787. Paire de figures en biscuit de porcelaine dure de la première grandeur représentant La Vestale et La Vestale Tucia, drapées à l’antique, modèles de Louis-Simon Boizot, marquées «L.R.5» et «L.R.X» pour Le Riche, h. 37 cm, adjugé 6 552 € à Drouot, le 8 novembre 2017 chez Pescheteau-Badin OVV (M. Froissart).
Acquisition de la Société des Amis du château de Versailles.

Le cabinet des porcelaines du château de Versailles n’est accessible au public qu’en visite guidée, on le comprend aisément. Il prend place au sein d’un écrin épuré, inspiré des décors et mobiliers du XVIIIe siècle. Son aménagement a été rendu possible par le mécénat de la Fondation La Marck. Abritée par la fondation du Luxembourg, celle-ci, engagée depuis 2015 en faveur de Versailles, soutient encore la restauration des Petits Cabinets de la reine et du Boudoir de la reine au Hameau. Elle a permis également plusieurs acquisitions, dont, par l’intermédiaire de la Société des amis de Versailles, la paire de biscuits en porcelaine dure représentant deux vestales, exécutée à la Manufacture royale de Sèvres vers 1787-1788.
 
Cabinet des porcelaines, château de Versailles, place d’Armes, Versailles.
www.chateaudeversailles.fr
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