Vers le salut des églises parisiennes ?

Le 30 mars 2021, par Sarah Hugounenq

Depuis son accession à la mairie de Paris en 2015, Anne Hidalgo a fait de la restauration du patrimoine cultuel le fer de lance de sa politique patrimoniale. Son « plan église », arrivé à échéance en 2020, présente un bilan contrasté.

Église de la Madeleine, ParisVIIIe. DR

Paris brûle-t-il ? Non, même si ses 85 églises font feu de tout bois pour tenir debout. La Ville de Paris peine à entretenir son parc cultuel, composé de pas moins de 40 000 œuvres d’art et de 130 orgues. Arrêté de péril pour l’église de la Sainte-Trinité, chutes de pierre à Saint-Augustin, échafaudages et filets de protection sans fin à la Madeleine, Saint-Merri classé sur la liste du patrimoine en péril par le World Monuments Fund en 2014… « La chute d’un morceau de la croix, à Saint-Louis-en-l’Isle, ayant failli tuer le curé a été un électrochoc. Le diocèse a décidé de créer une fondation pour accélérer la restauration des églises parisiennes, se souvient Gabrielle de La Boulaye, responsable mécénat de la fondation Avenir du patrimoine créée en 2013. Nous venons en appui ou en instigateur, comme à Saint-Séverin en 2017, où le financement par un mécène de la restauration de la chapelle Mansart a fait prendre conscience à la Ville des besoins supplémentaires pour la façade. »
Un siècle de désintérêt
En 2015, la mairie annonçait ainsi un « plan église » quinquennal sans précédent, doté de 140 M€ pour lancer vingt-trois restaurations de grande envergure, notamment à la Madeleine, à Saint-Eustache, à Notre-Dame-de-Lorette… Anne Hidalgo doublait la mise de son prédécesseur, Bertrand Delanoë, qui avait engagé 150 M€ sur ses deux mandats, de 2001 à 2014. Si seuls 87 M€ ont finalement été engagés (dont 16 M€ consacrés à l’entretien courant), il faut néanmoins saluer une opération salutaire. « Paris a pris conscience de sa responsabilité avec des engagements qui vont dans le bon sens… au moins depuis 2014 », précise la fondation Avenir du patrimoine. De fait, bien que la municipalité soit propriétaire des édifices de culte – et responsable de leur entretien – depuis la loi de 1905, elle ne l’a compris qu’un siècle plus tard. Hormis un « plan église » conçu par Jacques Chirac au début des années 1990, qui n’a pu être mis en œuvre avant son départ pour l’Élysée en 1995, aucun édile ne s’était intéressé à la question. Il faut dire que la maîtrise d’ouvrage était réservée à l’État jusqu’aux lois de décentralisation de 2003-2004. De plus, la responsabilité patrimoniale de Paris était difficile à assumer pour une ville qui n’a pas été dirigée par un maire de 1871 à 1977. La tutelle préfectorale qui régnait alors a valu au patrimoine quelques déboires, comme l’a prouvé l’insalubrité du quartier du Marais sauvé in extremis par le ministre de la Culture André Malraux en créant des secteurs sauvegardés. Autre facteur aggravant, la majorité des églises parisiennes sont nées au XIXe siècle, à la faveur du dynamisme économique et démographique qui régnait alors. Et l’architecture de cette période était moins conduite par une exigence de solidité et de pérennité que d’expérimentation. La mairie en mesure aujourd’hui les conséquences. « La flèche de Saint-Joseph-des-Nations était dangereuse à cause de l’éclatement des pierres sous l’effet de la corrosion de sa structure métallique, comme le XIXe siècle en raffolait. Nous avons dû la remonter dans une technique plus résistante », explique Elsa Ricaud, architecte responsable de la restauration du clocher-porche, dont la flèche a été remontée en janvier 2021.

 

Église Saint-Bernard-de-la-Chapelle, Paris XVIIIe. © Luca Vezzoli
Église Saint-Bernard-de-la-Chapelle, Paris XVIIIe© Luca Vezzoli


Un second plan moins ambitieux
Les chantiers s’enchaînent. Des restaurations ont en particulier permis la sauvegarde des décors de la cathédrale Sainte-Croix-des-Arméniens (1,2 M€), des façades de la pagode du bois de Vincennes (400 000 €) ou de Saint-Médard (1,2 M€), de l’entablement de la Madeleine (2,3 M€), mais aussi des décors intérieurs d’Hippolyte Flandrin à Saint-Germain-des-Prés dont le chantier s’est achevé en décembre 2020. Suite à la réfection du massif d’entrée de Saint-Augustin (4,7 M€), une réunion s’est tenue sur place le 2 mars 2021 pour prévoir la suite des travaux. La tâche est loin d’être terminée et les échafaudages ornent encore nombre d’églises pour plusieurs années : jusqu’en 2024 à la Trinité, 2023 à Saint-Louis-en-l’Isle, 2021 à Saint-Philippe-du-Roule, tout comme à Saint-Martin-des-Champs ou Saint-Pierre-de-Montrouge. Si, globalement, les chantiers de restauration parisiens ont bien supporté les récents confinements, n’engendrant que des retards maîtrisés, un architecte du patrimoine constate néanmoins un étalement des travaux dans le temps pour faire face à la crise économique. Alors qu’un second « plan église », équivalent au premier, devait être annoncé à l’occasion de la réélection d’Anne Hidalgo, le Covid-19 et la chute des recettes de la municipalité – qui voit sa dette atteindre la somme de 7 Md€ – devraient en réduire la voilure. « La crise Covid nous oblige à prioriser les opérations en lien avec les paroissiens. Le plan d’investissement municipal est en cours de discussion. Nous n’avons pour l’heure aucun chiffre à communiquer sur l’effort de la Ville pour poursuivre les travaux de restauration, déclare Karen Taïeb, adjointe à la maire de Paris en charge du patrimoine. 147 M€ ont été engagés sur des travaux achevés, en cours ou à venir. Sur ce montant, 80 M€ ont été décaissés. »
Les financements, au cœur des réflexions

Ainsi, à Saint-Bernard-de-la-Chapelle, les échafaudages posés fin 2019 autour de la flèche menaçant ruine ont-ils été démontés en 2020, sans intervention autre qu’un bâchage après la découverte de dégâts importants nécessitant 2,2 M€, le double de la mise de départ. « Je ne partage pas cette excuse de disette budgétaire pour repousser les travaux, proteste Hervé Lancelot, délégué Ile-de-France de la fondation du Patrimoine qui, du fait des besoins, vient en soutien aux chantiers d’envergure, telle la restauration des vitraux de Sainte-Élisabeth. Les chantiers sont des viviers d’emplois qui rapportent des recettes fiscales, et un patrimoine entretenu engendre de l’attractivité touristique. » Le manque de moyens est dans toutes les bouches, de Stéphane Bern qui fustigeait la situation en 2017, à Pierre Vivarès, curé de Saint-Louis-en-l’Isle, désolé au lendemain de l’incendie de Notre-Dame et regrettant qu’« il faille attendre qu’une pierre tombe dans la rue pour commencer les travaux ». Le temps est donc à la recherche de nouveaux financements. Le mécénat, dont un poste a été créé à la Ville en 2014, se développe grâce à l’action de la fondation Avenir du patrimoine (600 000 € en 2020), mais il n’est pas encore à la hauteur des besoins. « Notre action permet d’accélérer ou parfois d’enclencher les restaurations, mais elle ne remplacera jamais le travail fourni par la mairie, qui doit continuer à prendre ses responsabilités », prévient Gabrielle de La Boulaye. La fondation a, par exemple, apporté 74 000 € pour la restauration, achevée en décembre 2020, de la chapelle de la Vierge à Notre-Dame-de-Lorette. L’apparition de bâches publicitaires sur les échafaudages a, en outre, permis de lever 400 000 € en 2017, à Saint-Eustache, à la Madeleine et à Saint-Augustin. Autre piste : alors que rendre l’entrée payante des églises a été balayé d’un revers de main par le diocèse, la municipalité cherche à développer des événements rémunérateurs, de type tournages, locations ou concerts. Cette piste aurait le mérite de participer à la valorisation des édifices.
 

Église Saint-Christophe-de-Javel, Paris XVIe. DR
Église Saint-Christophe-de-Javel, Paris XVIe. DR

L’église comme lieu de visite
« On a besoin de parler des églises de Paris, car les Parisiens n’ont pas le même sentiment d’appartenance à leur “petit” patrimoine qu’en province, estime Hervé Lancelot. En ce sens, le “plan église”, même s’il est insuffisant, a le mérite de susciter l’intérêt. » « L’incendie de Notre-Dame a des conséquences inattendues : une remobilisation de la Ville en faveur des églises, et une attention à l’ensemble de celles-ci, confie Yves Trocheris, curé de Saint-Eustache. Les touristes franchissent davantage nos portes. Cela oblige à repenser la circulation, mais aussi à réfléchir à la manière de mettre en valeur notre Rubens, Les Pèlerins d’Emmaüs, tout juste restauré. » L’association Art, Culture et Foi veut en profiter pour promouvoir les églises parisiennes grâce à la nouvelle édition de son guide. Si certains édifices n’y figurent pas – à l’image du Sacré-Cœur, considéré par son curé comme un lieu de culte et non comme un lieu de visite –, pour François Drouin, président de l’association, la clé de l’entretien du patrimoine cultuel réside dans sa valorisation : « La fermeture des musées permet de réaffirmer la richesse artistique de nos édifices. À nous de prendre la balle au bond et d’attirer du monde. Dans cette optique, nous formons des guides conférenciers et organisons des événements dans les lieux de culte, sur la philosophie, la musique, le cinéma, l’art contemporain… »

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