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Vers la fin du mécénat tout culturel ?

Publié le , par Sarah Hugounenq

Alors que la culture était le champ naturel d’application du mécénat d’entreprise, celui-ci a vu, après la crise de 2008, ses moyens réduits et son objet tiré vers le social. Comment le mécénat culturel s’adapte-t-il à cette concurrence ?

Opération «Une journée de vacances au château de Versailles», août 2016, soutenue... Vers la fin du mécénat tout culturel ?
Opération «Une journée de vacances au château de Versailles», août 2016, soutenue par le Groupe Emerige.
© Château de Versailles, C. Milet

De Laurent de Médicis aux Rothschild, le mécène est dans l’imaginaire un protecteur des arts à ses heures perdues. Cette figure du philanthrope amoureux de l’art pour l’art serait-elle à jamais révolue ? «Le mécénat n’est plus assimilable au seul mécénat culturel mais de plus en plus porté vers l’action sociale», affirme Jean-Michel Tobelem, spécialiste de la gestion dans la culture. Déléguée générale adjointe de l’Association pour le développement du mécénat d’entreprise (Admical), vouée à son origine au soutien culturel, Charlotte Dekoker enfonce le clou : «Les domaines de l’intérêt général se sont ouverts. Dès les années 2000, le social a rattrapé la culture. La crise a joué un rôle important : c’est la fin du mécénat «paillettes». Aujourd’hui, le financement de la réception d’une œuvre est devenu aussi important que celui de sa création». Cette diversification croissante des domaines investis rime-t-elle avec une baisse des moyens alloués au mécénat culturel aujourd’hui ?
Chute patente des montants attribués
En 2010, un rapport de l’Admical s’alarmait devant l’ampleur du repli budgétaire dans ce secteur : il passait en deux ans de 975 M€ à 380 M€. La crise financière de 2008 n’est pas encore digérée. La satisfaction du dernier rapport, en mai dernier, applaudissant le retour en grâce du mécénat culturel est à prendre avec des pincettes. En six ans, les besoins ont décuplé, tant en nombre de porteurs de projet qu’en volume financier escompté, au regard des coups de rabot successifs dans le budget de la rue de Valois. «Le ratio entre ceux qui donnent et ceux qui cherchent de l’argent s’est creusé», admet Charlotte Dekoker. Selon l’étude de la Fondation de France sur les fondations entre 2001 et 2014, «la progression [du domaine social] se fait essentiellement au détriment des arts et de la culture, qui attirent une proportion moins importante des fondations qu’auparavant : de 2009 à 2013, elles passent de 22 % à 17 % du total de l’effectif». Avec la chute des cours du pétrole en 2009, la dotation de la Fondation Total est passée de 12 à 10 M€, obligeant à quelques sacrifices. Dans les éditos des rapports d’activité sur cinq ans, le discours a glissé du «dialogue des civilisations» et de la «réhabilitation du patrimoine» à un engagement sur «la place des jeunes», «l’accès à la culture et l’éducation», «la culture comme lien social»… Laurent de Soultrait, à la tête du mécénat culturel de Total, le confirme : «La culture s’est diffusée dans plusieurs directions et s’est enrichie d’une dimension sociale qui monte en puissance progressivement. Au départ, notre mécénat culturel était beaucoup plus tourné vers les relations publiques».

 

Opération «Une journée de vacances au château de Versailles», août 2016, soutenue par le Groupe Emerige. © Château de Versailles, C. Milet
Opération «Une journée de vacances au château de Versailles», août 2016, soutenue par le Groupe Emerige.
© Château de Versailles, C. Milet

Des frontières poreuses
Au-delà des chiffres, le changement d’orientation est surtout de nature qualitative. Les frontières entre domaines d’intervention s’estompent. Ici, la restauration du bassin de Latone à Versailles, en 2013, a reçu le soutien de la fondation Philanthropia, qui mettait un point d’honneur à mettre en avant la transmission des savoirs, avec apprentis et interventions auprès du public. Là, l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris lançait en septembre une classe préparatoire publique, pour les étudiants issus de la diversité sociale, grâce au soutien de la Fondation SNCF. «Si le mécénat social a toujours été présent dans nos actions, ces programmes intéressent toujours plus les entreprises. Celles-ci ont une préoccupation plus aiguë de leur mécénat aujourd’hui, entre autres avec l’émergence des fondations d’entreprise professionnalisées et stratégiques», explique Fabienne Grolière, adjointe pour le mécénat de l’établissement. En écho, Serena Gavazzi, chargée du mécénat à Versailles, y voit «un discours qui plaît, car plusieurs légitimités s’y retrouvent». Les musées ont-ils donc adapté leur approche des entreprises mécènes ? De nouveaux projets sont conçus en conséquence. En effet, la plupart des musées interrogés nous ont répondu que sans le soutien du philanthrope, ces initiatives issues d’un mécénat croisé ne se seraient pas faites, ou du moins pas avec une telle ampleur. «Je ne dirais pas que financer un projet culturel soit plus difficile que pour un volet social. Je dirais que le projet culturel est notre obligation : donc nous faisons tout pour trouver une solution. Mais le social permet d’attirer des primo-mécènes», explique Anne-Françoise Lemaître, en charge du mécénat au palais des beaux-arts de Lille, tout en rappelant que l’action sociale participe d’un mouvement global présent dans les objectifs du musée. Le mécénat culturel «traditionnel» est-il voué à disparaître au profit d’un mécénat de solidarité ? «Je ne crois pas, car il est le pilier d’une fierté collective et d’un art de vivre ensemble», explique Laurent de Soultrait. Jean-Michel Tobelem surenchérit : «La culture, particulièrement l’art contemporain, reste un secteur stratégique pour le luxe ou la finance. De plus, l’implication du mécène dans son environnement immédiat ne remet pas en cause le mécénat culturel de proximité. Enfin, les particuliers ne sont pas soumis aux mêmes contraintes sociales que l’entreprise, et seront toujours passionnés par l’art». Les discours sont à l’unisson. «Il n’y a pas de détournement du mécénat culturel, mais une complémentarité plus forte entre culture et le volet solidaire», indique Catherine Pégard, présidente du château de Versailles.

Le mécénat social, avec ses problématiques humaines, crée un lien affectif plus fort et une implication plus importante du mécène, qui s’inscrit dans la durée.

le mécénat social A l’avantage de la pérennité
Côté mécènes, Arthur Toscan du Plantier, directeur de la stratégie chez Emerige, précise qu’« il n’y a pas de fusion ni de choix à faire, mais une conjugaison entre deux axes forts de notre mécénat : l’un en faveur du soutien à la création artistique, l’autre plus social, destiné à rapprocher la culture des publics défavorisés»… Tout est dans la nuance sémantique. Les mécènes articulent progressivement les deux facettes de leur mission. Pour la première fois dans son histoire, Emerige soutenant la création émergente, cent cinquante enfants ont bénéficié (du 4 au 11 novembre) d’une médiation culturelle dans le cadre de l’édition 2016 de la bourse Révélations Emerige. Dans les organigrammes également, la conjugaison du mécénat à la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) est patente. Depuis septembre, la direction transversale «people and social responsibility» chez Total regroupe l’ensemble des engagements de la firme en faveur de la société civile. De son côté, Arthur Toscan du Plantier confie : «Nous avons lancé en milieu d’année une démarche RSE, dont notre politique de mécénat est un pilier important. La RSE permet d’inscrire notre action de mécénat dans le long terme». Par ses problématiques humaines, le mécénat social a l’avantage de la pérennité. « Il crée un lien affectif plus fort et une implication plus importante du mécène, qui s’inscrit dans la durée», remarque Anne-Françoise Lemaître. Il ne s’agit plus d’un don financier mais d’une mise à disposition des compétences et de la capacité d’innovation des entreprises.

 

Les fondateurs de la fondation AnBer, en compagnie d’un groupe d’enfants en visite dans le cadre de la 10e édition de l’action «Aujourd’hu
Les fondateurs de la fondation AnBer, en compagnie d’un groupe d’enfants en visite dans le cadre de la 10e édition de l’action «Aujourd’hui on a un musée».
© PBA Lille photo JM Dautel

Naissance d’un mécénat-partenariat
Dans cette co-construction, le mécénat à inclination sociale devient un partenariat public-privé qui permet de «réfléchir mieux ensemble», selon les mots de Catherine Pégard : «Sans l’engagement plein et entier des deux côtés (Versailles et Emerige, ndlr), l’opération de cet été, «Une journée de vacances à Versailles», n’aurait jamais permis à plus de cinq mille enfants qui ne partent pas en vacances de venir.» «Ce type d’action de mécénat constitue désormais un nouveau modèle de développement culturel», confirme Arthur Toscan du Plantier. La crise de 2008 n’est qu’un accélérateur d’une mutation programmée du mécénat entamée dès la récession des années 1990 et de l’entreprise elle-même. «C’est une tendance de fond, liée à l’évolution de notre société. Quand on regarde le mécénat américain, qui est un système mature, seuls 5 % reviennent aujourd’hui à la culture. L’argent est demandé dans tous les domaines», indique Jean-Michel Tobelem. «Notre engagement dans le mécénat tient à notre prise de conscience de la responsabilité sociale de l’entreprise. Nous sommes en effet un objet social, doublé d’une dimension politique et morale, dont l’apport dépasse son supposé seul rôle économique», conclut Laurent de Soultrait. La mutation du mécénat culturel est en marche, dans le sens du changement de la société.

Évolution du mécénat culturel
en 6 dates
Vers 70 av. J.-C.
Naissance de Caius Cilnius Mæcenas, protecteur des arts, qui donna son nom au «mécénat».
1979
Création de l’association Admical, pour promouvoir le mécénat culturel.
2001
La loi sur les nouvelles régulations économiques (NRE) impose aux entreprises une politique de responsabilité sociale (RSE).
2003
La loi Aillagon ouvre les champs de l’intérêt général.
2010
La culture perd sa 2e place au classement des domaines choisis par les entreprises mécènes au profit du sport, derrière le trio social-éducation-santé.
2016
Les organigrammes des sociétés commencent à intégrer des ponts entre RSE et mécénat
À LIRE
«Les enjeux du mécénat culturel et humanitaire», 2006, par Sylvère Piquet et Jean-Michel Tobelem,
Revue française de gestion, 2006/8 (no 167).


 

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