Vers des ports francs dans l’Hexagone ?

On 07 December 2018, by Sarah Hugounenq

Le lancement de CC ART par le Crédit municipal de Paris participe d’une offre toujours plus accrue en matière de stockage d’œuvres d’art. Ces mégastructures seraient-elles l’avant-poste d’un futur port franc dans notre pays ? Tour d’horizon.

Le Crédit Municipal de Paris développe, via sa marque CC Art, son offre de surfaces de stockage.

Le service de stockage des œuvres d’art est en passe de devenir une véritable industrie. Après l’arrivée sur ce secteur très spécifique de logisticiens généralistes, comme le groupe Barre ou Grospiron, c’est au tour du Crédit Municipal de Paris de se lancer à la conquête des collectionneurs, musées et galeristes en mal de réserves. «Le stockage a toujours été au cœur de notre métier de prêt sur gage, explique Sophie Boulé, directrice des ventes, des expertises et de la conservation de l’établissement public. Avec déjà 1,3 million d’œuvres en stock, nous faisons évoluer nos services sous la marque CC ART, pour devenir un acteur également au service de clients internationaux à la recherche de réserves temporaires au cœur de Paris.» Avec l’extension et l’optimisation des surfaces, le CMP quadruple sa surface de stockage pour atteindre 4 000 mètres carrés. «La liste d’attente est longue» : la directrice n’est pas la seule à faire le constat d’une demande accrue. «Depuis une quinzaine d’années, la demande en surfaces de stockage répondant aux conditions spécifiques aux œuvres d’art augmente de façon régulière, témoigne Julien Da Costa Noble, directeur général de Chenue. En 1994, nous disposions de 5 000 mètres carrés, passés à 70 000 aujourd’hui.» Et ce n’est pas fini. Début 2020, le groupe disposera de 25 000 mètres carrés au Bourget en coexploitation avec Aéroports de Paris (ADP). Quant au deuxième mastodonte de la logistique «Fine Art», LP Art, il s’est récemment agrandi à Nantes et Lyon, en plus de ses 40 000 mètres carrés aux portes de Paris, sur 200 000 en Europe. Certes, les velléités d’implantation sur le Vieux Continent du géant américain du stockage Iron Mountain motivent les acteurs hexagonaux à muscler leur offre, mais là n’est pas la seule raison.
Nouvelle génération de collectionneurs
Cette demande grandissante reflète l’évolution du marché de l’art. Du côté des musées, le risque d’inondation les pousse à externaliser leurs réserves, parallèlement à l’essor du marché des expositions et des musées privés. Par ailleurs, les entreprises, valorisant de plus en plus leur patrimoine et leurs collections, cherchent des prestations professionnelles. Christophe Monange, souscripteur chez l’assureur historique des transporteurs Helvetia, cerne deux autres phénomènes : «Les galeries se concentrent davantage sur la promotion des artistes et délèguent la logistique à un transporteur, ne serait-ce que par manque de place. De plus, on voit naître une nouvelle génération de collectionneurs qui accroissent leur collection et la font tourner dans leur appartement. Suivant la même logique que celle du développement des curateurs privés, ils sont à la recherche de services professionnalisés.» En conséquence, ces sociétés rivalisent de prestige pour proposer des services haut de gamme. Aux traditionnels critères de climatisation, de contrôle hygrothermique, de protection incendie et autre détection anti-intrusion, Chenue ajoute un entrepôt, unique au monde, intégralement sous hypoxie (régulation du taux d’oxygène dans le bâtiment), pour permettre d’anéantir les départs de feu, de limiter les risques d’infestation, et assurer une meilleure conservation. «Nous cherchons à ouvrir la totalité du panel de prestations, comme la gestion de l’inventaire, les constats, photographies, documents douaniers, la caisserie ou l’assurance, et aurons au Bourget des ateliers de restauration disponibles à la location, pour que les œuvres bougent le moins possible», se félicite Chenue. «De plus en plus de clients attendent des prestations professionnalisées et une interface unique, avec services intégrés, pour répondre à leurs différentes demandes», analyse Gwenaël Rimaud, PD-G de LP Art. Face à une proposition commerciale toujours plus intégrée, certaines voix mettent toutefois en garde. «Dans le choix entre l’assurance du transporteur pour son stockage et sa propre police avec une extension de garantie, cette seconde solution est préférable ; alors on bénéficie de la valeur agréée, inscrite sur le contrat, quand celle du transporteur est en valeur déclarée, à prouver le jour du sinistre, plus floue et fluctuante», prévient Helvetia. Le galeriste Georges-Philippe Vallois, président du Comité professionnel des galeries d’art, qui a opté pour l’achat d’un entrepôt plutôt que de recourir à ces services onéreux, estime quant à lui que «l’essor de ces offres est le reflet de l’essor de la paresse, et des difficultés des professionnels à mutualiser pour faire des économies de gestion. Par ailleurs, le besoin grandissant de stockage, avec son coût afférent, devrait nous pousser à nous interroger sur l’engagement du galeriste vis-à-vis de l’artiste ou du prêteur au-delà de l’exposition. Qui doit stocker les œuvres ?» Le stockage a en effet un coût non négligeable. Si chez LP Art, le prix mensuel d’un box simple climatisé varie selon sa surface entre 25 et 35 € le mètre carré, en plein cœur de Paris, au CC Art, celui-ci (dégressif sur la durée) grimpe à 90 €.
Des pôles économiques
Concentrés sur la région francilienne, ces entrepôts fonctionnent comme un cluster (réseau) économique dans le domaine de l’art. «Le projet du Bourget participe du rayonnement de la place parisienne dans le monde de l’art, et contribue au développement économique et culturel du Grand Paris», explique Augustin de Romanet, PD-G du Groupe ADP. Ces mégastructures, stratégiquement situées près des aéroports, offrent quasi systématiquement la prise en charge des formalités douanières : ce qui pose la question de leur transformation en ports francs. «Ces entrepôts, s’ils deviennent ports francs suite à une volonté politique, seront un levier économique supplémentaire pour la France. Si celui du Luxembourg n’a pas pris, Paris est plus pertinent du fait d’une vie culturelle plus dynamique, avec plus de galeries, plus de marché de l’art. La perspective du Brexit, qui risque de compliquer les transferts d’œuvres vers le Royaune-Uni, peut constituer une chance pour le marché français de rebondir. La création de ports francs peut être une manière d’accueillir ces changements dans de bonnes conditions», estime Christophe Monange. «Je ne crois pas à la création d’un port franc français, même si cela serait une bonne chose, réplique Julien Da Costa Noble. Monaco, qui fait partie du territoire douanier européen, propose déjà cette possibilité. En France, la difficulté réside dans le cautionnement des droits et taxes pour lequel il nous faut un portage financier. Le port franc permet de ne pas cautionner ces droits et attirerait donc un marché supplémentaire, et des clients haut de gamme». À contre-courant, Gwenaël Rimaud ne considère pas cette perspective «forcément souhaitable. On sait stocker en exemption de droits et taxes. Si cela marchait si bien, pourquoi Luxembourg est une catastrophe ? Je pense qu’à terme, dans le processus généralisé actuel vers plus de transparence, les ports francs seraient plutôt amenés à disparaître. L’essor des entrepôts revient surtout au fait que les gens cherchent à avoir les meilleures conditions de stockage pour leurs œuvres». L’échec du Freeport de Luxembourg, la baisse d’attraction de celui de Genève depuis les nouvelles réglementations, mais aussi la construction d’ici la fin de l’année dans la zone de libre-échange de Shanghai d’un entrepôt de 68 300 mètres carrés, associée au déplacement du marché de l’art vers l’Asie, tendent à donner raison au dirigeant de LP Art. Les entrepôts français ont peu de chance de devenir des ports francs, surtout si le Brexit s’accompagne d’une politique fiscale incitative en matière de TVA.

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