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Vers 1768, le premier piano à queue français ?

Publié le , par Caroline Legrand

Daté vers 1768, ce pianoforte en forme de clavecin est signé Johann Kilian Mercken. Il pourrait être le plus vieux piano à queue réalisé en France dans la forme moderne que l’on connaît.

Vers 1768, le premier piano à queue français ?
Johann Kilian Mercken (1743-1819), pianoforte en forme de clavecin, vers 1768, signé «Johannes Kilianus Mercken/Parisiis», inscription plus petite, à l’encre, côté aiguës «restauré par Ch. Zipfel/Rue Saint-Dominique 14/Lyon/1885».
Estimation : 80 000/100 000 
Adjugé : 223 200 €

On savait déjà, grâce à l’ouvrage consacré au facteur parisien par Marie-Christine et Jean-François Weber, que l’on pouvait attribuer la paternité du plus vieux pianoforte fabriqué en France à Johann Kilian Mercken. Daté de 1770, appartenant désormais aux collections du Conservatoire national des arts et métiers de Paris, celui-ci est de forme carrée. Or, ce modèle en forme de clavecin – autrement dit «à queue» – pourrait le détrôner ! Signé du même Johann Kilian Mercken, l’exemplaire présenté à Vichy a en effet sans doute été réalisé vers 1768. De plus, il s’agit du seul exemplaire connu de la main de Mercken adoptant ce profil. Bref, il demeure une exception dans la production française de l’époque… Pascal Taskin, autre facteur renommé, a créé quelques pianofortes en forme de clavecin, mais plus d’une dizaine d’années après ; Sébastien Érard les a diffusés plus largement dans les années 1790, le piano à queue devenant alors, grâce à sa puissance, un instrument majeur de l’orchestre. Né à Übach, au nord d’Aix-la-Chapelle, Johann Kilian Mercken arrive à Paris vers 1767, à 25 ans. Tout d’abord installé dans l’enclos protégé de l’hospice royal des Quinze-Vingts, il déménage vers 1780 rue du Chantre, puis en 1789 rue Saint-Honoré. Il est alors au sommet de sa gloire. Son travail sur le piano le place dans la succession de facteurs allemands, tels Johann Heinrich Silbermann et Christian Baumann, chez qui il aurait peut-être effectué son apprentissage, à Zweibrücken (Deux-Ponts). Il reprend ici de l’un la mécanique et la forme en pan coupé de la queue, de l’autre les dimensions et l’aspect du clavier, ainsi que la nomenclature et les notes marquées au fer à côté des chevilles d’accord. Pour l’expert Christopher Clarke, ce fort héritage plaide pour une datation précoce de cette réalisation, Mercken se montrant encore sous l’influence de ses pairs. Il aurait donc pu le fabriquer dès ses débuts dans la capitale française.

Vers la modernisation du piano
Ce prototype s’inscrit au cœur de l’évolution vers le piano moderne en Europe. Au XVIIIe siècle, l’invention du piano à cordes frappées, tel qu’on le connaît aujourd’hui, permet aux musiciens de passer de la nuance piano («douce»), à celle forte. Une prouesse qu’aucun autre instrument n’avait encore atteinte jusqu’à l’invention, vers 1700 à Florence, par Bartolomeo Cristofori (1655-1731), fabricant au service du prince Ferdinand de Médicis, du pianoforte et de son révolutionnaire système d’échappement des marteaux recouverts de peau et reliés à la touche. Au fil de la seconde moitié du siècle et de perfectionnements lui offrant un timbre plus moelleux et des nuances expressives, il supplante auprès des musiciens le clavecin au clavier à cordes pincées. Ce sont finalement les facteurs allemands qui diffusent le modèle du piano moderne dans toute l’Europe. Parmi eux, Gottfried Silbermann (1683-1753) reproduit la mécanique de Cristofori, lui ajoutant sa touche personnelle inspirée des «tympanons» germaniques : la possibilité de lever les étouffoirs afin de laisser les vibrations des cordes résonner… une invention saluée par Jean-Sébastien Bach en personne ! Il fabrique également des pianofortes en forme de clavecin, tels les pianos à queue d’aujourd’hui, alors monopole des facteurs allemands. En France, il faudra attendre les années 1770 pour voir l’instrument s’imposer : son prix est alors trois fois plus élevé que celui du clavecin.

Instruments à vent, à cordes pincées et de musique populaire
samedi 07 mai 2022 - 13:45 (CEST)
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