Vera Molnar, entre rigueur et transgression

On 21 May 2019, by Stéphanie Pioda

La pionnière de l’art numérique a fêté ses 95 ans en janvier. Ses deux expositions en préparation, à Zurich et au Centre Pompidou, n’ont rien entamé de sa vitalité.

Véra Molnar dans son atelier.
© Bertrand Hugues, courtesy Galerie Berthet-Aittouarès
Elle y vit et travaille depuis 1964. Un atelier-maison qu’elle a imaginé avec son mari, François, caché au fond d’un jardin, derrière un immeuble du XIVe arrondissement parisien, non loin de Denfert-Rochereau. Chez Vera Molnar, il n’y a pas de séparation entre l’art et la vie : «L’art est obsessionnel, je ne pense qu’à ça», confie-t-elle. L’espace de vie est au premier niveau et l’atelier au second. D’ailleurs, elle a commencé à travailler avec François Molnar, rencontré pendant ses études et avec qui elle s’est mariée en 1948, un an après leur arrivée à Paris. Lui a préféré se consacrer à la recherche en intégrant le CNRS après l’échec du GRAV (Groupe de recherche d’art visuel initialement appelé CRAV, Centre de recherche d’art visuel), créé en 1960 et dissolu en 1968. Les dissensions au sein du groupe, fondé notamment par Julio Le Parc et François Morellet, venaient de divergence de points de vue, François Molnar étant attaché à une démarche scientifique et se refusant de courir «après les critiques d’art et les galeries». Un point de vue partagé par son épouse, qui n’exposera et ne vendra que tardivement ses œuvres en galerie d’art. Née à Budapest le
5 janvier 1924, Vera Molnar avait décidé, dès l’âge de 16 
ans, qu’elle deviendrait artiste et qu’elle vivrait à Paris. «D’abord, j’ai imaginé que la France, Paris, était la patrie de l’art et puis j’ai lu quelque part, ou on m’a expliqué, la beauté de l’idée de la République française, pas la France, la République. Je voulais vivre dans la République française», explique-t-elle dans un entretien publié dans le catalogue de la rétrospective qui s’est tenue en 2012 au musée des beaux-arts de Rouen et au centre d’art contemporain de Saint-Pierre-de-Varengeville. Aujourd’hui, elle a 95 ans et 4 mois (elle les compte) et n’a jamais autant travaillé. «Le matin, je me réveille, je me fais mon thé et je commence à dessiner. Finalement, c’est la chose qui me plaît le plus : voir un crayon courir sur un papier et le suivre, de temps en temps s’arrêter, et gommer.» Il y a quelque chose de magique dans ce rapport-là, de laisser libre cours aux premières idées qui émergent et de savoir que ce ne sera pas forcément définitif. «J’adore le crayon, on peut le faire disparaître, ce qui n’est pas le cas de la peinture.» Dans son atelier, où pose en haut de l’escalier un Philodendron monstera  la plante tant déclinée par Sam Szafran dans ses pastels, il y a une table posée le long de la grande baie vitrée où Vera Molnar travaille et, sur le côté, le mur des tableaux. Elle est très rigoureuse et exigeante avec elle-même ; il ne lui serait pas possible de passer une journée sans travailler. Elle s’approprie d’ailleurs les mots de Pline l’Ancien : «Pas une journée sans une ligne.» Elle ne s’arrête jamais de rechercher, de tester les matériaux et les techniques. Vincent Baby, docteur en histoire de l’art et spécialiste de l’artiste, se souvient : «Elle a eu longtemps un Bic 4 couleurs dans sa boîte, sur son bureau, et elle ne savait pas quoi en faire. Un jour, elle l’a pris et s’en est servi pour dessiner. Elle a beaucoup aimé les changements de couleurs du trait.»

 
Véra Molnar, Sainte Victoire, 2017, peinture sur toile, 80 x 80 cm.
Véra Molnar, Sainte Victoire, 2017, peinture sur toile, 80 80 cm.© Bertrand Hugues, courtesy Galerie Berthet-Aittouarès 

Une obsession de la ligne
Mais Vera Molnar ne se limite pas à un seul lieu et emporte avec elle un atelier de poche, «une trousse de survie» pour ne pas laisser filer les idées : des crayons, gommes, feutres et un petit carnet. Elle avait une maison sur la côte normande où elle disposait d’une table à dessin géante  la plage  qu’elle transformait avec les couteaux laissés par la marée derrière elle. Là, «pas besoin de gomme, c’était le bon Dieu qui passait deux fois par jour pour nettoyer la plage», s’amuse-t-elle. Un film de son compatriote hongrois Laszlo Horvath a gardé en mémoire ce jeu qu’elle faisait loin de chez elle, «pour que les gens ne me voient pas». Autant la technique ne peut suffire à définir son travail  dessin, gouache, acrylique, calque, papier déchiré ou ordinateur depuis 1968, couture, installation en 3D… , autant l’obsession de la ligne est chez elle fondamentale, qu’elle soit enfermée dans un carré, multipliée, voluptueuse ou fluide lorsqu’elle évoque la montagne Sainte-Victoire de Paul Cézanne. L’idée que le trait est unique relève d’une fascination d’enfance : «Mon père, qui n’avait rien à voir avec l’art, me dessinait des footballeurs d’un seul trait sur le bord du journal, j’étais époustouflée.» Un déclic sera le carré magique dans La Mélancolie, gravure d’Albrecht Dürer. Nous sommes en 1948 ; elle a l’idée de relier les chiffres de ce carré qu’elle n’avait pas forcément remarqué alors que, adolescente, vers 15-16 ans, elle avait acquis un volume d’œuvres du peintre allemand chez un antiquaire à Budapest, en même temps qu’un autre sur des estampes du mont Fuji de Hokusai. Elle possède toujours le premier.

 
Véra Molnar, A 5 rectangles 2 rouges, 2007, peinture sur toile, 100 x 100 cm.
Véra Molnar, A 5 rectangles 2 rouges, 2007, peinture sur toile, 100 100 cm. © Bertrand Hugues, courtesy Galerie Berthet-Aittouarès

Déjouer les règles fixées
Si elle a suivi une formation classique à l’École des beaux-arts de Budapest de 1942 à 1947, Vera Molnar est fascinée par un art fait de mathématique et de géométrie. Vincent Baby écrit : «Cette préoccupation d’un art qui permette une communication “directe”, sans recours à la littérature, est un leitmotiv puissant de la démarche de Vera Molnar et les arguments de Max Bill (peintre, architecte, sculpteur, designer suisse, ndlr) explicitant le rôle que les mathématiques peuvent y jouer l’ont confortée dans l’idée d’un art mesurable, quantifiable, contrôlable.» Mais l’artiste a besoin de déjouer les règles qu’elle se fixe, de transgresser pour surtout ne pas être enfermée dans une case, être libre. Elle injecte son fameux «1 % de désordre», qui lui permet de créer de subtiles variations dans une géométrie qui pourrait être trop stricte. Entre 1960 et 1968, elle essaie d’appliquer un programme avec sa «machine imaginaire», puis avec l’ordinateur qu’elle découvre en 1968 dans les laboratoires de Bull à Paris, et ensuite au centre informatique de l’université de Paris-Sorbonne à Orsay. «Vous ne pouvez pas imaginer quelle a été l’émotion de voir apparaître, pour la première fois sur l’écran, ce qui existe naturellement dans votre cerveau ! Il suffit ensuite de taper sur quelques touches pour réaliser le repentir. C’était génial !» La technologie a bien évidemment évolué, et si Vera Molnar tirait parti de la non-maîtrise technique du code, elle travaille aujourd’hui avec des assistants, car sa vue est fatiguée. «Je fais des croquis et ils réalisent les coupes géométriques.» En effectuant des allers-retours pour ajuster le trait, «paradoxalement c’est mieux, plus proche de ce que j’imagine. Lorsque j’étais seule aux manettes, il y avait des problèmes que je ne savais pas résoudre, c’était toujours une approximation». Dans cette perpétuelle recherche, elle dispose d’un outil fondamental : son journal intime. Ou plus précisément, ses vingt et un journaux intimes. Qu’on ne s’y trompe pas, on ne trouvera pas là des secrets sur sa vie personnelle ou ses états d’âme. On pénètre dans l’intimité du processus de création et elle y consigne toutes ses idées. Comme l’explique sa galeriste Odile Aittouarès, «l’histoire, chez Vera, n’est pas chronologique, elle va de saut en saut, vers le passé et vers l’avenir. Ses cahiers permettent de mémoriser depuis des années des idées qui, pour certaines, ne verront peut-être jamais le jour. De temps en temps, il y a plusieurs dates sur un travail, lorsque l’idée apparaît pour la première fois, puis lorsque l’œuvre est enfin créée». Cet atelier calme est encore le théâtre de nombreux projets à venir, tel ce service d’assiettes conçu avec l’éditeur Bernard Chauveau  elle aime désacraliser l’art , une installation au Centre Pompidou ou, cet été, une exposition à Zurich, au musée d’Art numérique. Elle aura alors 95 ans et 7 mois.
à voir
« Vera Molnar», musée d’Art numérique,
Pfingstweidstrasse 101, Zurich, tél. : + 41 44 533 83 96.
Du 31 août 2019 au 9 février 2020.

www.muda.co/veramolnar
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