Ventes Dorville : l’État récuse la spoliation

Le 10 juin 2021, par Vincent Noce

Contrairement à ce qu’ont cru plusieurs médias, le gouvernement a refusé le principe de la restitution des œuvres provenant des ventes de la collection Dorville pendant la guerre.

Cette huile sur toile de Camille Pissarro, Une place à la Roche-Guyon, 1867 (50 61 cm) était le lot n° 362 de la vente de succession d’Armand Dorville, à Nice, en juin 1942. Il a été acheté par la Nationalgalerie de Berlin en 1961 à la galerie A. Tooth, Londres. Le 14 avril, le président des musées de Berlin, Hermann Parzinger, a accepté le principe de «restitution», tout en proposant à la famille de trouver un arrangement pour conserver le tableau au musée.
© DR Courtesy DDB

L’annonce par Jean Castex d’une proposition de l’État de rendre douze œuvres détenues par les collections nationales aux héritiers d’Armand Isaac Dorville, près de quatre-vingts ans après la dispersion de son héritage, a suscité une certaine confusion dans la presse. En réalité, le Premier ministre a fait sienne la recommandation de la Commission d’indemnisation des victimes de spoliations (CIVS), laquelle a clairement récusé le principe d’une restitution, considérant que cette vente de succession opérée en 1942 «n’était pas spoliatrice». La controverse ouverte par ce cas emblématique est donc loin de retomber.
450 œuvres aux enchères
Avocat et amateur d’art, Armand Dorville s’était réfugié au moment de l’invasion allemande dans son petit château de Cubjac, en Périgord, où il est décédé en 1941. Son héritage, meubles, peintures, dessins, sculptures, livres et manuscrits, a été mis aux enchères. Sous l’intitulé «un cabinet d’amateur parisien», la partie principale, du 24 au 27 juin 1942 à l’hôtel Savoy de Nice, comptait 450 œuvres de Bonnard, Vuillard, Renoir, Manet, Signac, Caillebotte, Daumier, Degas, Vallotton, Delacroix, Rodin, Carpeaux et aussi d’un artiste qu’il appréciait particulièrement, Constantin Guys… À la dernière minute, les autorités furent averties de la confession juive de Dorville par le chauffeur et gardien du château (dont l’épouse figurait parmi les bénéficiaires du testament). Le Commissariat aux questions juives dépêcha un administrateur, Amédée Croze, membre de ligues d’extrême droite. Arrivé le second jour de la vente, il choisit de la laisser se poursuivre, justifiait-il dans ses rapports, car son bon déroulement permettait d’atteindre «le but idéal fixé par la loi du 22 juillet 1941» – celle du second statut des juifs édicté par le régime pétainiste. Il faisait aussi valoir qu’elle pouvait permettre d’autres confiscations, dans la mesure où il avait remarqué la présence de plusieurs acheteurs juifs. Mais il a immédiatement signifié au commissaire-priseur qu’il en saisirait le produit, lequel a excédé les 9 MF.
Intervention du Louvre
Ce qu’on apprend du comportement des conservateurs n’est pas à leur honneur. Le Louvre a débloqué pour cet événement un budget spécial de 715 000 F, missionnant le chef du département des peintures, René Huygue, qui a pu acquérir douze lots. Il était bien au courant de l’aryanisation de la vente, puisqu’il écrit être entré en contact sur place avec l’administrateur nommé en application des «nouvelles lois juives». Il avait notamment à cœur d’obtenir la remise des legs du collectionneur, généreux mécène qui avait inclus dans son testament des dons aux musées. Amédée Croze rapporte même à ses supérieurs que le conservateur du Louvre lui a signalé la présence possible d’ «œuvres d’art intéressant le patrimoine national» dans l’appartement parisien de Dorville, où, «avec la plus grande discrétion, une action rapide serait souhaitable, en accord avec l’administration des musées nationaux». Néanmoins, fin 1942, Amédée Croze a demandé une exemption de l’aryanisation en raison des décorations et titres militaires obtenus par Armand Dorville et des membres de sa famille durant la Grande Guerre. Ces dérogations étaient en effet prévues par les lois raciales de Vichy, si bien que l’exemption fut accordée en juillet 1943. Mais les fonds, recyclés en bons du Trésor remis au notaire, n’ont pu être récupérés qu’en 1947 par les survivants. Dans l’intervalle, une branche de la famille avait disparu. En 1944, une sœur d’Armand Dorville, ses filles et ses petites-filles de deux et quatre ans avaient été interceptées à Megève alors qu’elles tentaient de gagner la Suisse. Internées à Drancy, elles furent déportées et assassinées à Auschwitz.
«Vente spoliatrice»
Ce dossier a ressurgi grâce à l’historienne Emmanuelle Polack, qui fut ultérieurement chargée de conduire des recherches pour le compte de la famille. En Allemagne, elle a découvert la présence d’œuvres provenant de la vente de Nice dans la collection Gurlitt. Dans une tribune parue dans Le Monde, cette chercheuse, qui est depuis paradoxalement devenue responsable de la recherche de provenance au Louvre, définit sans ambiguïté cet événement comme «l’une des principales ventes spoliatrices» de l’époque. Dans la foulée, une première restitution s’est produite en janvier 2020 à Berlin, où la ministre fédérale de la Culture, Monika Grutters, a remis trois œuvres aux héritiers d’Armand Dorville. D’autres ont suivi, avec le concours de Christie’s et la maison de ventes Wetterwald-Rannou-Cassegrain de Nice. Il y a deux mois, le Musée de Berlin a suivi le mouvement en acceptant le principe d’une restitution d’un paysage de Pissarro, tout en proposant de trouver un accord pour pouvoir le conserver dans ses collections.
«Sans contrainte ni violence»
Mais c’est en vain que les descendants d’Armand Dorville ont réclamé la restitution d’une quinzaine d’œuvres aux musées français. Dans son avis très attendu, rendu le 17 mai, la CIVS a estimé que la vente de succession s’était déroulée «sans contrainte ni violence», dans la mesure où elle avait été ordonnée par l’exécuteur testamentaire, un avocat, ami du défunt, qui a reçu quitus de sa mission par les héritiers après la guerre. Dans le cours de la vente, des légataires ont pu retirer des lots qu’ils souhaitaient garder. De plus, à en croire le témoignage de René Huygue, les prix auraient été élevés. Enfin, la famille n’a pas demandé la nullité de la vente après la Libération. Ces éléments ont convaincu la CIVS que la vente elle-même n’était pas spoliatrice, même si la famille a été lésée par le blocage des fonds par la suite. Elle a ainsi proposé de compenser la dévalorisation monétaire survenue jusqu’à 1947. Néanmoins, comme le conservateur du Louvre a manifestement manqué à l’éthique, la Commission a recommandé de «rendre» (et non de restituer) les douze œuvres qu’il a achetées lors de la vente et qui se trouvent aujourd’hui au Louvre, à Orsay et à Compiègne. Le ministère de la Culture est intervenu en faveur de ce geste «moral». La CIVS a cependant posé comme condition le remboursement par la famille des quelque 80 000 € correspondant aux adjudications –«détail» que le Premier ministre a omis dans son communiqué. Pour les mêmes motifs, la commission a rejeté l’idée d’une restitution de trois autres œuvres provenant de la vente, qui ont été acquises après la guerre par le Louvre et les musées de Nice et Dijon. Comme l’a révélé Sabine Gignoux dans La Croix, la seule voix apparemment dissonante en son sein fut celle de son rapporteur général, Pierre-Alain Weill. Dans une note d’observations émise en novembre dernier, insistant sur la part d’incertitude pesant sur le déroulement de la succession, il considère que l’action de «l’administrateur provisoire correspondait à sa mission» et relève que «le paiement du prix a eu lieu dans des conditions absolument discriminatoires». En conséquence, «la liberté de vente a disparu» et l’opération s’est bien «déroulée dans les conditions exorbitantes du droit commun». Comme seule la Justice est en capacité d’annuler une vente, «la restitution des œuvres» lui apparaissait comme la «solution juste et équitable». Il n’a pas été entendu par des rapporteurs qui se sont livrés à des exercices de casuistique pour dénicher, dans cet écheveau d’événements, tous les détails tendant à montrer que la vente se serait en fait tenue sans violence. Procès La famille est outragée. Pour Me Corinne Hershkovitch, qui défend ses intérêts, «tout le processus s’est bien déroulé en vertu des lois raciales». Les ayants droit n’ont d’autre choix que de se tourner vers les tribunaux pour demander l’application de l’ordonnance de 1945 stipulant la nullité des actes de spoliation. Le Louvre, Orsay et le ministère de la Culture vont se retrouver, une fois encore, dans un long procès aux conséquences désastreuses pour l’image des musées français.
Il leur faudra démontrer pourquoi une vente dont quatre héritières n’ont rien obtenu, car envoyées à la mort par la police française, apparaît à leurs yeux comme «normale».

Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne