Valerio Adami, une cartographie intérieure

Le 13 avril 2018, par Valère-Marie Marchand

Pionnier de la figuration narrative, Adami se définit avant tout comme un dessinateur, un arpenteur du trait, un soliste qui explore d’autres espaces à voir.

Valerio Adami dans son atelier à Paris, 2018.
© V-M Marchand

Dans l’univers de Valerio Adami, un atelier en cache souvent un autre… Dans son cas, il s’agit surtout d’un espace mental, d’un territoire élu entre tous pour accomplir en temps et en heure son voyage entre lignes et couleurs. À Montmartre, dans son duplex avec vue sur le Sacré-Cœur, ce lieu de recherche et de réflexion occupe un emplacement bien particulier et paraît quelque peu en retrait, comme s’il était toujours en quête de la lumière idéale, toujours à l’écoute du tableau à peindre. La pièce se présente comme une vaste page blanche. La lumière y est douce et diffuse, l’atmosphère sereine. Les murs, propices à la méditation, préservent des bruits du dehors. La scénographie y est évidente et laisse entrevoir trois zones de travail clairement délimitées. Au premier plan : priorité à la documentation et aux études préparatoires avec le bureau couvert de livres d’art et la table de dessin. En arrière-plan, l’incontournable triptyque de chevalets où patientent les œuvres en devenir. «Avant de commencer à peindre, j’ai mes petits rituels. Dans mon atelier, il y a toujours trois toiles en cours d’élaboration. Cette trinité picturale correspond peut-être aux trois temps de la création. Une toile n’est pour moi achevée que lorsque les formes ont trouvé leur point de retour, quand lignes et couleurs reviennent à leur point de départ, dans un juste retour des choses…», nous confie d’emblée celui qui est considéré comme le plus français des artistes italiens et le plus dessinateur des peintres.
Itinéraires d’un soliste
Car bien avant qu’un tableau prenne vie, ce soliste a besoin que tous ses outils soient à portée de main, notamment ses pots d’acrylique, classés et disposés à même le sol par affinités de couleurs, à proximité de la toile à peindre. Repérable au premier coup d’œil, cette palette de départ offre un bel aperçu de la création en cours. Aujourd’hui, ce sont des tonalités vertes, bleues et roses qui sont de sortie. Demain, d’autres nuances se joindront à cette mélodie chromatique, d’autres lignes de portée révéleront leur syntaxe colorée à la pointe du pinceau : «Dans mon atelier, chaque couvercle porte l’indication de la couleur contenue dans le petit pot qu’il recouvre ; vus de haut, disposés ainsi l’un près de l’autre sur le sol, on dirait le clavier d’un grand instrument», précise Valerio Adami, qui choisit toujours ses couleurs en parfaite connaissance de cause. Sur les côtés, deux présentoirs d’orchestre accueillent les partitions du jour, autrement dit le dessin que l’artiste a longuement élaboré avant de le reporter sur la toile. Chez Valerio Adami, tout est pensé, rien n’est laissé au hasard. Ses aplats de couleurs, ses formes cernées de noir résultent d’une symbiose entre la pensée et l’acte de voir. Même en pleine déconstruction, couleurs et lignes se répondent. Un prélude parfaitement orchestré sous l’œil du maestro qui ici travaille, sans discontinuer, sept jours sur sept, de 14 h 30 à 21 h : une vie réglée comme du papier à musique. D’où peut-être l’idée de ces Impromptus du matin, ce journal de bord que l’artiste publie aux éditions Galilée. Un atelier de papier où Adami revisite, à son rythme, le passé et le présent de son regard de peintre.

 

L’atelier de Valerio Adami, à Paris, 2018.
L’atelier de Valerio Adami, à Paris, 2018.© V-M Marchand.

Voyages au bout de la ligne
Le premier atelier qu’a connu Valerio Adami est celui de Felice Carena. Il y apprend quelques rudiments de peinture avant de parfaire sa formation dans l’atelier d’Achille Funi et de croiser la route, à Venise, d’Oskar Kokoschka. Une rencontre révélatrice à plus d’un titre, puisque c’est à partir d’un triptyque de Kokoschka, The Prometheus, que sa vocation se précise. Après une première exposition personnelle à Milan, en 1958, Valerio Adami voyage un peu partout en Europe. L’anonymat des chambres d’hôtel devient dès lors son atelier de prédilection : «Pendant des années, j’ai peint dans des chambres d’hôtel. Il me fallait ce lieu de passage pour me réinventer la possibilité d’un atelier. J’avais vraiment besoin d’un lieu clos. Être entouré de quatre murs m’a conforté dans ma solitude et libéré sur un plan créatif. Ces voyages se sont poursuivis sur l’horizontalité de la feuille de papier. Je ne voyageais pas pour me dépayser, mais pour retrouver le reflet de l’autre à travers le dessin.» Pour Valerio Adami, le dessin est une «préface à la connaissance». Ce geste premier, qu’il définit comme «une terre promise au-delà du visible», lui permet en outre de voyager où bon lui semble, avec pour seuls bagages sa mine de plomb, son bloc de papier et sa gomme. Avant de réaliser un tableau, Valerio Adami peut en effet passer plusieurs semaines d’affilée à dessiner. Un temps d’étude préparatoire qui lui permet de se réapproprier le trait dans sa vitalité organique, de faire sien le «tracé de questions et de réponses», de mémoriser, à l’horizontale, cette lecture visuelle avant de passer à la verticalité de la toile.

 

L’atelier de Valerio Adami, à Paris, 2018.
L’atelier de Valerio Adami, à Paris, 2018.© V-M Marchand.

Synchronicités du regard
Mais quels que soient les chemins du trait, Adami ne «dessine jamais sans songer à la couleur». Et cet atelier d’hiver ne serait pas ce qu’il est sans ses autres ateliers d’été, qui l’attendent à Monaco, à Ahmedabad en Inde et à Meina, en Italie, au sud du lac Majeur qu’il rejoint dès les beaux jours avec sa femme Camilla. «Pour un peintre, l’atelier est bien évidemment fondamental. Le lac d’Orta, très aimé par Nietzsche, a énormément compté pour moi. C’est là où je me suis installé après avoir quitté mes parents. J’y ai loué une maison qui avait les pieds dans l’eau et j’y ai beaucoup travaillé. Plus tard, je me suis installé à Meina, au bord du lac Majeur. Ce lac a une place très importante dans ma vie. Le lac, c’est plus dessiné que la mer, plus tactile aussi. Sa présence me parle.» Sa maison de Meina accueille, dès 1995, l’Institut du dessin, une fondation européenne qu’Adami a créée et animée pendant de nombreuses années. Un atelier de réflexion où se sont croisés Jacques Derrida, Carlos Fuentes, Daniel Arasse et Luciano Berio… Faute de moyens financiers, la page de la fondation du dessin est, pour l’heure, tournée, mais Valerio Adami n’est jamais à court de projets et la même créativité l’anime dès qu’il se retrouve dans son atelier. Ego, son chien, le suit à la trace. C’est d’ailleurs lui qui accueille les visiteurs et qui joue parfois au maître des lieux. On retrouve sa présence dans Ellipse, l’une des œuvres qui sera exposée à Saint-Malo au Centre Cristel Éditeur d’Art. Un lieu où l’on pourra voir douze tableaux, six dessins et une lithographie spécialement conçue pour la circonstance en hommage à un Malouin célèbre : François-René de Chateaubriand. L’exposition s’intitule «Enchanteur, enchanté», et ce n’est pas vraiment un hasard. Car Valerio Adami apprécie comme nul autre les synchronicités inattendues. «Je viens d’apprendre que Dalí vécut avec Gala précisément dans ce qui est devenu mon habitation : je ne savais rien, bien sûr, de l’identité de cet ancien propriétaire quand j’en ai fait l’acquisition. La coïncidence semblerait attester un destin, le destin d’une maison d’artiste», note-t-il avec bonheur dans ses Impromptus. Un clin d’œil de plus à la mémoire des lieux et aux transmissions secrètes de l’acte de peindre.

 

À LIRE
Valerio Adami, Les Impromptus du matin, Autoportrait, Accompagné de dix-neuf dessins,
texte établi par Amelia Valtolina, traduit de l’italien par Martin Rueff,
éditions Galilée, 128 pages, 16 €.
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