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V comme vermeil

Le 25 novembre 2020, par Marielle Brie

Si tout ce qui brille n’est pas or, le vermeil est sans doute celui qui en donne le mieux l’illusion. Aujourd’hui indissociable de l’art de la table, l’argent doré fut aussi l’un des plus précieux matériaux de l’orfèvrerie religieuse et profane. 

V comme vermeil
Paris, 1742. Aiguière et son bassin en argent doré par Gilles-Claude Gouel (reçu maître à Paris en 1727), bassin 34 cm, aiguière 23 cm. Montbazon, lundi 5 octobre 2020, Rouillac OVV. Adjugé : 26 040 €

Au Moyen Âge, le pigment vermillon vif et orangé baptise du nom de vermeil une orfèvrerie largement constituée de cuivre doré, métal éclatant aux reflets rouges, évoquant les recherches de l’alchimie médiévale. Constatant qu’un métal chauffé au plus fort se colore d’un vermillon incandescent, les alchimistes le soupçonnent en effet, dès le XIVe siècle, de cacher en son sein le secret de la pierre philosophale. Et les orfèvres et hermétistes d’assimiler le cuivre doré et rougeoyant à ce vermillon décisif précédant l’obtention fabuleuse de la pierre magique… Il faudra attendre un XVIIsiècle, découragé de ces recherches infructueuses, pour que le terme vermeil désigne exclusivement l’argent doré. Connues depuis l’Antiquité, les techniques employées pour ce type d’orfèvrerie sont le martelage et l’amalgame au mercure, dénoncé par les orfèvres depuis la Renaissance comme une chimie dangereuse. Il faut en effet mélanger dans un creuset de l’or en poudre à du mercure élevé à 200°C pour l’obtenir ; l’orfèvre prélève ensuite un peu de cet amalgame à l’aide d’une brosse, et l’applique sur l’objet en argent. Le métal est ensuite chauffé pour éliminer le mercure, qui s’échappe en vapeurs toxiques, et laisse apparaître une surface mate et dorée, qu’un brunissage à l’hématite rend brillante. Cette technique permet, à moindres frais, de rehausser de l’éclat de l’or des objets médiévaux luxueux, qui font naturellement du vermeil un métal précieux. Et les pièces d’apparat – bassins, aiguières et hautes coupes – exposées sur les dressoirs et n’ayant pas vocation de service, prennent des dimensions impressionnantes. Les nefs sont, avec les automates, les chefs-d’œuvre de vermeil les plus prodigieux, oscillant entre l’apparat et l’objet de curiosité. Car le vermeil est au Moyen Âge et à la Renaissance la parure de la « merveille », qu’elle soit artistique, technique ou naturelle. Les orfèvres de Nuremberg et d’Augsbourg en particulier excellent dans la fabrication des chefs-d’œuvre précieux et spectaculaires qui ornent les Kunstkammer du XVIe siècle, comme la saisissante Daphné de l’orfèvre Wenzel Jamnitzer (1507-1585), mêlant vermeil et corail pour illustrer la métamorphose de la nymphe. Avant même de s’inviter sur les tables princières, le vermeil est ainsi tout destiné à l’ornementation des curiosités les plus remarquables.

Le vermeil, un indispensable de la table
Aux pièces d’apparat viennent s’ajouter des gobelets et des nécessaires en vermeil dont la production strasbourgeoise est reconnue comme exceptionnelle dès le XVII
e siècle. L’ancienne « ville libre impériale », redevenue française en 1681, est alors « ville libre royale », avec un privilège qui fera sa fortune : les orfèvres sont autorisés à travailler l’argent sous un titre inférieur à celui de Paris. Cette spécificité permet de fixer sur le métal blanc une dorure supérieure en qualité, et favorise l’ascension spectaculaire de Strasbourg comme capitale du vermeil jusqu’au début du XIXsiècle. En France, en Allemagne et bientôt dans toute l’Europe du XVIIIe siècle, on considère le vermeil strasbourgeois comme le plus beau et le plus résistant. Des dynasties d’orfèvres se distinguent tels que les Imlin, Kirstein, Alberti ou Oertel. Si ces maîtres du vermeil s’appliquent à réaliser les pièces d’apparat dont les formes sont héritées du Moyen Âge, l’écuelle à oreilles devient emblématique de leur production. Souvent armoriée, elle s’adapte aux évolutions du goût, depuis les décors à la Berain jusqu’aux envolées rocailles. Au XVIIsiècle, qu’elle soit gastronomique ou de toilette, la table se couvre d’un vermeil ostentatoire dont hérite le XVIIIe siècle, qui le modernise avec toutes sortes de petits ustensiles et de nécessaires de voyages, de toilette, à chocolat, à thé ou à café. Les couverts n’échappent pas à cette profusion dorée, mais le vermeil à la pellicule d’or fragile ne s’invite qu’aux services de dessert et d’entremets. Hélas, les fontes ordonnées par Louis XIV et les destructions révolutionnaires ont eu raison des raffinements en argent doré de l’Ancien Régime, et seules quelques pièces de vermeil français ont été préservées. Le vermeil renaît pourtant à l’aube du premier Empire, et c’est sur la table de Napoléon qu’il retrouve son faste : du bien nommé Grand Vermeil, qui comptait 1 069 pièces créées par l’orfèvre Henri Auguste (1759-1816), il n’en reste aujourd’hui que 24, dont la nef de l’Empereur. Bien que plus discret au XIXe siècle, le vermeil pare néanmoins de tout son éclat les objets liturgiques dont manquent les églises après la Révolution. Ces objets aux décors éclectiques sont d’ailleurs un cadeau récurrent de Napoléon III aux villes qu’il visite après la guérison de son fils en 1858. Peu à peu, la dorure au mercure est abandonnée au profit de l’électrolyse, qui consiste à immerger un objet d’argent câblé comme cathode, tandis qu’une barre d’or est utilisée comme anode, dans une solution électrolytique. Le courant électrique permet d’activer la réaction chimique transférant l’or sur l’argent. Puis l’art déco et son orfèvrerie aux lignes puissantes s’adoucissent d’un vermeil aux nuances plus moelleuses qu’éclatantes, qui se décline dans une large palette de nuances d’or jaune, blanc, rose ou gris. Composé majoritairement d’argent, l’objet en vermeil porte les poinçons de ce métal, qui doit être d’au moins 800/1000°C pour une épaisseur de 5 microns d’or. Et s’il est obligatoirement marqué de la lettre V dans un losange, il est cependant dispensé du poinçon d’État au-dessous d’un poids de 30 g. Le vermeil renaît doucement aujourd’hui dans une bijouterie moderne et audacieuse. Il est aussi l’or des décorations officielles et des médailles olympiques, et figure toujours sur les tables les plus luxueuses.


à voir
La collection du Musée national de la Renaissance à Écouen,
le service de toilette de Charlotte-Aglaé d’Orléans, duchesse de Modène,
au musée du Louvre, et la soupière de Jean Puiforcat au Centre Pompidou.

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