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Une vénus de Lucas Cranach le Jeune de l’ancienne collection Demidoff

Publié le , par Carole Blumenfeld
Vente le 29 novembre 2022 - 14:00 (CET) - Salle 1-7 - Hôtel Drouot - 75009

Retour in situ imminent pour une Vénus de Lucas Cranach le Jeune affichant le pedigree princier d’Anatole Demidoff et vendue pour la première fois à l’Hôtel Drouot il y a 159 ans.

Lucas Cranach le Jeune (1515-1586), Vénus et l’Amour voleur de miel, huile sur panneau... Une vénus de Lucas Cranach le Jeune de l’ancienne collection Demidoff
Lucas Cranach le Jeune (1515-1586), Vénus et l’Amour voleur de miel, huile sur panneau renforcé, 51 35 cm, détail.
Estimation : 1,5/2,5 M€

Le commissaire-priseur Charles Pillet et l’expert Ferdinand Laneuville dispersaient à l’Hôtel Drouot en 1863 « une des plus célèbres galeries de l’Europe » – le nom du propriétaire était un secret de polichinelle. Lord Herford y dépensa 110 550 francs et le duc de Galleria 36 910, mais ils ne furent pas les seuls. Le duc d’Aumale, toujours en exil, fit ainsi acheter La Maladie d’Antiochus d’Ingres 92 000 francs (Chantilly, musée Condé). Certaines œuvres provenaient des collections de Nicolas Demidoff, mais la majorité des lots avaient été acquis par son fils Anatole. Si ses frasques amoureuses et son très mauvais comportement à l’endroit de son épouse, Mathilde Bonaparte, sont passés à la postérité, Anatole était aussi un mécène d’exception – qui finança le Voyage dans la Russie méridionale et la Crimée et le Voyage pittoresque et archéologique en Russie –, un bibliophile vorace, un passionné de « souvenirs napoléoniens » et surtout un collectionneur très engagé. Dans ses Mémoires inédits, où elle ne manqua pas de tourner en dérision son époux, Mathilde Bonaparte rappelle toutefois combien père et fils, peu appréciés par la cour russe, avaient gagné une certaine considération en Europe grâce à leurs somptueuses dépenses : « La présence du vieux Demidoff à Florence avait animé singulièrement la société. Il faisait donner chez lui des représentations théâtrales par des acteurs de passage et, quoique perclus de presque tous ses membres, ce n’était chez lui que festins, bals et concerts. Cela dura jusqu’à sa mort survenue en 1829.

Il avait fait construire la résidence de San Donato qu’il habitait et où il avait établi une manufacture de soie. Le fils conserva cet établissement, dont il devait faire dans la suite une demeure princière. » Du Salon arabe au salon Luca Giordano, du salon Boucher au salon Greuze, de la salle de bal à la Chambre turque, partout la même munificence remportait les suffrages des visiteurs. La plus grande partie des objets furent dispersés lors des dix ventes du boulevard Italien, en 1870, et de celles de la « Villa San Donato » en 1880, mais dès la vente de 1863, Anatole avait commencé à tirer le rideau. Bon nombre de ses tableaux ornent aujour-d’hui les cimaises des grands musées ou sont bien identifiés dans la littérature. Tel n’était pas encore le cas de ce « Cranach Demidoff », titré dans le catalogue de 1863 Sujet allégorique.
 
 


Une Idylle de Théocrite 
« Dum puer alveolo furatur milla cupido / Furanti digitum cuspite fixit apis / Sic etiam nobis brevis et peritura voluptas / Quam petimus tristi mixta dolore nocet » apparaît nettement sur le cartel en haut à gauche, soit « Tandis que l’enfant Cupidon volait le miel de la ruche, une abeille de son dard atteignit le voleur au doigt, ainsi la brève et vaine volupté, inséparable de la douleur, nous cause du mal, tandis que nous la recherchons ». La suite de ce passage des Idylles de Théocrite, l’un des sujets de prédilection de Cranach père, est célèbre : Cupidon montra sa plaie à sa mère, en se plaignant qu’un si petit animal ait provoqué une si grande blessure, ce à quoi elle répliqua qu’il ressemblait lui-même à l’abeille en piquant ses propres proies avec ses flèches.

Au sein de la communauté humaniste, les vers de l’« Amour voleur de miel » furent traduits par une kyrielle de lettrés

L’apparente douceur de Cupidon, séduisant à souhait, avec son visage de poupon triste dont les yeux paraissent emplis de grosses larmes, est ainsi un leurre. Le luxe des bijoux et la sensualité de la pose de Vénus contrastent d’ailleurs avec ses traits qui expriment un certain agacement vis-à-vis du bambin. La portée moralisatrice de la scène ne fait aucun doute. Nous sommes à Wittenberg au XVIe siècle, et les Cranach père et fils fréquentent de près les cercles de Luther et de son disciple Melanchthon. Cranach père fut témoin au mariage du premier et le fils épousa la nièce du second, qu’ils portraiturèrent d’ailleurs. Au sein de la communauté humaniste, les vers de l’« Amour voleur de miel » furent tour à tour traduits du grec au latin par une kyrielle de lettrés. Cranach père fit le choix de respecter l’interprétation du gendre de Melanchton, Sabinus. À partir de 1527, le sujet fut traité une vingtaine de fois au sein de l’atelier familial, mais toutes les compositions diffèrent les unes des autres.

Le cabinet de l’amateur
En 1863, l’expert Laneuville considérait que « la figure nue qui représente sans doute la Sagesse, celle de l’enfant qui reçoit la leçon un peu trop tard, sont conçues et dessinées dans ce goût qui distingue les compositions de Kranach (sic). » Il ne distinguait pas Cranach le Vieux de Cranach le Jeune. Difficile de le lui reprocher : c’est souvent une gageure d’autant plus qu’ils partageaient la même signature, le dragon aux ailes couchées (ici en haut à gauche), et le même atelier, dont les œuvres sortaient sous leur patronyme. Pour le spécialiste des Cranach, Dieter Koepplin, l’attribution ne fait pourtant aucun doute. « D’après photographies, il s’agit d’une œuvre de Lucas Cranach le Jeune de 1540-1550 », proche de la version du Germanisches Nationalmuseum à Nuremberg (courrier du 13 août 2022). Dans l’une et l’autre des versions, l’étourdi fit une faute à l’orthographe de « cuspite » au lieu de « cuspide ». Ici, il écrivit aussi « milla » et non « mella »… Enfin, reste à retrouver la Léda qui formait pendant chez Demidoff avec Vénus et l’Amour voleur de miel.

mardi 29 novembre 2022 - 14:00 (CET) - Live
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