Une toile de Jean-Léon Gérôme sort de l’ombre

Le 24 septembre 2020, par Sophie Reyssat

Vu pour la dernière fois en 1900, lors de la vente de la collection Moreau-Nélaton, ce paysage de Paestum séduit par ses qualités photographiques.

Jean-Léon Gérôme (1824-1904), Paestum, troupeau de buffles, huile sur toile signée et datée 1851, 65 81 cm (toile), 58 78,5 cm (image).
Estimation : 15 000/25 000 

Ce tableau est une redécouverte. Mentionné comme perdu dans le catalogue raisonné de Gerald M. Ackerman, Vie et œuvre de Jean-Léon Gérôme, dans lequel il est reproduit, il était caché dans une collection particulière française. Sa dernière apparition publique remonte en effet à l’année 1900, à la galerie Georges Petit, lors de la vente Moreau-Nélaton. Une provenance prestigieuse. Désireux de réorienter une collection familiale remarquable, mais qu’il juge un peu trop éclectique, Étienne Moreau-Nélaton (1859-1927) se sépare alors de certaines œuvres. La vacation a lieu du 11 au 15 mai, ce qui donne une idée de son importance… Le célèbre donateur d’œuvres du XIXe siècle au Louvre, en 1906 – comme Le Déjeuner sur l’herbe d’Édouard Manet –, qui légua ensuite le reste de ses collections à l’État, en 1927, est en effet le digne héritier d’une passion pour l’art née avec son grand-père, Adolphe Moreau (1800-1859). Agent de change fortuné, ce dernier a réuni plus de huit cents tableaux des grands artistes de son temps. La rencontre du financier avec Delacroix, lors d’une cure thermale à Eaux-Bonnes, a été à l’origine de la constitution de cet ensemble, le plus beau de Paris. À côté des œuvres du maître, s’alignent ainsi celles de Couture, Troyon, Chassériau, Decamps, Delaroche et bien d’autres, dont Gérôme, qui a étudié auprès de ce dernier et l’a suivi en Italie, en 1843. Le jeune peintre s’enthousiasme alors pour les ruines antiques de Paestum, représentées dans cette toile, qui lui vaut les félicitations de la critique au Salon de 1852. Elle s’inscrit dans le cadre du courant néogrec, dont un autre tableau de l’artiste constitue l’emblème : Jeunes Grecs faisant se battre des coqs, peint en 1846, et conservé au musée d’Orsay. Si les beautés ingresques sont absentes du paysage de Paestum, on y retrouve la précision archéologique chère à la peinture classique, dont Gérôme s’éloigne cependant en introduisant un réalisme familier, grâce à ses animaux. Alors que les critiques de l’époque ont notamment salué la reconstitution des vestiges antiques, l’observateur d’aujourd’hui est frappé par la modernité de la composition, qui oppose le naturel des ruminants à la sophistication de l’architecture. La sobriété du style dorique confère une grande puissance au temple d’Héra, à laquelle répond la force tranquille des vaches bufflonnes. Celles-ci apportent en outre la touche pittoresque que le peintre se plaira à développer par la suite dans ses œuvres orientalistes. Pour l’heure, telle une photographie, cette œuvre nous livre un instantané de l’Italie.

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