Une théière art nouveau en hommage à mère nature

Le 15 juillet 2021, par Claire Papon

Le 25 juin dernier, cette théière art nouveau rejoignait les collections du Musée des Arts Décoratifs. Une évidence en quelque sorte pour cette pièce unique puisant aux sources de la nature et du japonisme.

Alphonse Debain. Théière en vermeil fondu, les pieds à décor de ceps de vigne, le corps en forme de potiron, le bec verseur figurant un escargot dans un encadrement d’épis de blé, 1 363 g, h. 19,1 cm. Vendredi 25 juin, salle Favart, Ader OVV. Mme Badillet.
Adjugé : 38 400 € - Préemption du musée des Arts décoratifs, Paris.

Mangeurs de potirons, les gastéropodes ? Certains jardiniers vous diront, expérience à l’appui, que les escargots se régalent des cucurbitacées, dont les feuilles leur servent de nichoir… À voir la tête de notre petit-gris, un épi de blé en guise de camouflage, on en a le cœur net. Ce chef-d’œuvre de naturalisme ne manque pas d’humour – ou du moins son auteur, Alphonse Debain. Ce célèbre inconnu, en tout cas de nos jours, eut son heure de gloire dans les années 1890-1900, et le musée des Arts décoratifs à Paris est le seul établissement public en France à conserver des pièces de sa main. Les premières référencées dans ses collections le furent d’ailleurs peu après leur création. Le 29 mai 1905, le président de la République Émile Loubet inaugure ce musée dans l’enceinte du palais du Louvre, au pavillon de Marsan, qui raconte l’art de vivre au quotidien, du Moyen Âge à nos jours. Il est né de l’Union centrale des Arts décoratifs, dont les membres sont autant les acteurs que des soutiens de l’éclosion d’un art nouveau dès les années 1870. Des concours sont organisés en vue d’expositions dans les domaines de la céramique, du verre, du bois, du textile, des métaux… Six ans après avoir fait insculper son poinçon – une bécasse entourée de ses initiales –, Alphonse Debain, fils et petit-fils d’orfèvres installés dans le Marais, est récompensé d’une médaille d’or à l’Exposition universelle de 1889 pour une « boîte à poudre de riz » en vermeil et une suite de douze cuillers et fourchettes en métal argenté, dans le goût des œuvres de Thomas Germain. « L’Exposition universelle de 1889 avait été pour l’orfèvrerie le triomphe et comme l’apothéose du style Louis XV […] L’excès de ce débordement de rocailles fut pour nos orfèvres un avertissement. Ils commencèrent à comprendre le danger de rester confinés dans le rôle de copistes », lit-on dans L’Orfèvrerie française des XVIIIe et XIXe siècles d’Henri Bouilhet. Le pot de toilette est acheté par le musée à Debain, qui fait don l’année suivante des couverts à l’Union centrale des Arts décoratifs, ancêtre de l’établissement de la rue de Rivoli. Pressentant l’art nouveau, alors encore balbutiant, l’orfèvre se lance dans la création de pièces aux formes et aux décors inspirés de la nature.
Éloge du règne végétal
En 1898, Alphonse Debain présente au Salon un bol à fruits en argent ciselé et ajouré de fleurs et boutons de pavots, qui lui vaudra deux ans plus tard d’être distingué à l’Exposition universelle. Ne pouvant toutefois être juge et partie – étant cette année-là membre du jury –, il est récompensé par l’intermédiaire de ses collaborateurs d’une médaille d’argent « pour l’excellence de ses pièces nouvelles ». Comprenez le bol aux pavots – conservé aujourd’hui dans le superbe salon 1900 du musée des Arts décoratifs, dont on espère l’ouverture prochaine au public – et notre théière. « Avec Olivier Gabet [directeur du MAD, ndlr], on a pris très vite la décision d’intervenir pour acquérir cet objet qui fait sens par rapport à nos collections. C’est une œuvre complètement folle, qu’on ne voit nulle part ailleurs et qui est un chef-d’œuvre d’inventivité », s’enthousiasme Audrey Gay-Mazuel, conservatrice du patrimoine au département XIXe-art nouveau. Cette œuvre a été préemptée grâce au mécénat de Krystyna Campbell-Pretty. Particulièrement active, cette Australienne, décorée le 1er mars dernier de la Légion d’honneur, a fait don à la National Gallery of Victoria, à Melbourne, de près de deux cents robes de haute couture française. En mars 2019, elle permettait au musée des Arts décoratifs d’acquérir un exemplaire unique de l’ouvrage de Philippe Burty, Les Émaux cloisonnés anciens et modernes (1868), habillé d’une reliure en maroquin rouge de Rémy Petit et orné d’une plaque en émail cloisonné dessinée par l’orfèvre Alexis Falize. Précieux témoignage des débuts du japonisme en France, ce livre est présenté au musée dans la salle dédiée à ce courant. Une évidence quand on sait que Philippe Burty, critique d’art et grand collectionneur d’art japonais, est également l’inventeur du terme « japonisme »…
Le Japon à Paris
Quinze jours à peine après son entrée dans les collections publiques et un passage entre les mains de la restauratrice pour un nettoyage – du fait de son utilisation par sa dernière propriétaire –, la théière accueille le visiteur dans la vitrine de la salle « La Nature, source d’inspiration de l’art nouveau ». Elle voisine avec un service à thé en argent doré à décor de branches d’églantine de Germain Bapst et Lucien Falize (présenté à l’Exposition universelle de 1889), des porcelaines de Limoges et de Sèvres… Leurs points communs ? Les lignes végétales, dans la forme comme dans le décor, la traduction de l’élan de vie qui anime faune et flore et que perçoivent les artistes pour créer des œuvres dans lesquelles la nature est suggérée sans être imitée fidèlement. Fascinés par le Japon, ils voient d’un œil neuf oiseaux, branches de cerisiers, crustacés, etc. Le poétique remplace le pittoresque… L’air placide ou rigolard, un épi de blé posé sur sa coquille délicatement striée, notre escargot émerge d’une courge reconnaissable à ces « broderies », ou concrétions, dont la beauté étrange fascinait déjà les peintres de natures mortes. La prise rappelle la feuille du potiron, les pieds en forme de ceps de vigne évoquent sa filiation avec le rocaille – autre source d’inspiration de l’art nouveau –, tandis que l’anse clissée imite l’osier, deux anneaux d’ivoire venant retenir la chaleur et empêcher l’utilisateur de se brûler. Belle et pratique à la fois, notre théière en vermeil entièrement fondu constitue également un tour de force technique. Et offre l’occasion de (re)découvrir le travail de cet artiste président du Syndicat des fabricants d’orfèvrerie au tout début du XXe siècle, chevalier de la Légion d’honneur, et « orfèvre jusque dans les moelles » selon Henri Bouilhet, alors directeur de la maison Christofle. 

vendredi 25 juin 2021 - 14:00 - Live
Salle des ventes Favart - 3, rue Favart - 75002
Ader
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