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Une sieste à Marrakech avec Jacques Majorelle

Le 18 novembre 2021, par Philippe Dufour

Jacques Majorelle démontre dans cette composition son génie à magnifier les nus féminins noirs, comme on n’avait jamais osé le faire jusque là…

Une sieste à Marrakech avec Jacques Majorelle
Jacques Majorelle (1886-1962), La Sieste, Marrakech, technique mixte et rehaut de poudre métallique sur papier, 87,5 102,5 cm (détail).
Estimation : 100 000/150 000 

En mars 1934, dans le Pavillon de la Mamounia, se tient une exposition que Jacques Majorelle, installé à Marrakech depuis dix-sept ans, a organisée pour montrer ses dernières productions. Elles vont s’avérer bien différentes de tout ce que ses admirateurs ont pu apprécier jusque-là, des scènes de la vie quotidienne marocaine aux merveilleuses vues des kasbahs de l’Atlas… Éberlués, parfois choqués, les visiteurs découvrent des compositions célébrant des femmes noires, nues, traitées d’une manière réaliste et sensuelle, inattendue chez ce très grand paysagiste. Cependant, leurs corps d’ébène, emplissant des toiles de grand format et aux titres évocateurs – tels que Nocturne, Invitation ou Clair de lune –, finissent par lui valoir une nouvelle célébrité. Un succès qui s’inscrit dans l’engouement pour une Afrique subsaharienne alors en vogue, depuis la découverte de l’«art nègre» et celle du jazz portée par une certaine Joséphine Baker. Pour Majorelle, la rencontre avec ces cultures lointaines s’est produite à Marrakech : on y croise, au souk et dans les rues, nombre de femmes originaires de la tribu berbère des Glaoua, servantes ou cuisinières, et descendantes d’esclaves amenés jadis de Tombouctou. Dans sa célèbre villa-atelier cubiste, l’artiste va inviter ces femmes noires à poser dévêtues : dansant, allongées sur des sofas, seules ou enlacées, voire debout dans le célèbre jardin à la végétation luxuriante, les modèles aux attitudes très libres vont l’occuper presqu’entièrement entre les années 1933 et 1935.
Le succès au rendez-vous au Maroc et à Paris

Beaucoup feignent de sommeiller, comme dans ce tableau, La Sieste, Marrakech, où les corps de deux jeunes filles saisies dans une position contournée, se fondent dans un riche décor de tissus brodés et de feuilles de bananier. Les duos équivoques constituent d’ailleurs le sujet d’une série d’œuvres comme Le Harem assoupi (collection privée), ou La Sieste (musée de Skikda, Algérie), deux toiles reprenant exactement la position de nos belles endormies. Ces recherches plastiques sont aussi pour l’artiste l’occasion d’élaborer de nouvelles techniques où intervient l’emploi de poudres métalliques d’or, d’argent et de bronze, mêlées aux pigments pour faire scintiller les épidermes sombres. Rarement a-t-on magnifié de la sorte le corps du modèle noir, débarrassé de tout accessoire orientaliste superflu et clivant. À l’occasion d’un second accrochage à Casablanca, en août de la même année, le journaliste Harry Mitchell écrit : «C’est un ensemble d’œuvres au caractère complètement étranger à tout ce que j’ai vu jusqu’ici […] elles sont l’explosion d’un art.» La consécration de cette nouvelle veine viendra avec l’exposition à la galerie Jean Charpentier, à Paris, du 3 au 16 novembre 1934, comprenant 95 toiles sur le thème. Hommes politiques, collectionneurs et critiques y défilent, l’État achetant même l’une des «siestes» lascives. Mais ce n’est qu’après 1945, que Majorelle devait découvrir véritablement les peuples de l’Afrique, en voyageant du Soudan à la Guinée. Une dernière série de peintures en résultera : y triomphe toujours la figure de la femme, magnifiée à travers portraits et scènes de marché, aux harmonies plus audacieuses encore…

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