Une scène historique à Drouot : La vente de Vaux-Praslin

Le 21 juillet 2017, par La Gazette Drouot

L’adjudication en juin, à Drouot, d’une peinture représentant une vente aux enchères de 1876, fait revenir le souvenir d’une des plus prestigieuses dispersions du temps, celle du château de Vaux, des ducs de Praslin.

Benjamin Eugène Fichel (1826-1895), À l’Hôtel Drouot, huile sur toile, 61 x 90 cm, adjugé 100 000 € à Drouot-Richelieu, le jeudi 22 juin. Beaussant Lefèvre OVV. Mme Sevestre-Barbé, M. de Louvencourt.


Comme on pouvait s‘y attendre, la représentation datée 1876 d’une vacation à l’Hôtel Drouot par Benjamin Eugène Fichel (voir Gazette n° 26, page 91) a suscité l’intérêt de plusieurs amateurs, lors de la vente orchestrée par Beaussant Lefèvre le 22 juin. Tout comme la galerie Talabardon & Gautier, qui l’a acquise pour 100 000 € un record pour cet artiste, élève de Delaroche devenu adepte du style de Meissonnier , ils n’ont pu manquer de repérer la scène, qui a marqué le marché de l’art en cette année de la IIIe République : la première vente du mobilier du château de Vaux-Praslin, connu aujourd’hui sous le nom de Vaux-le-Vicomte. Comprenant 296 lots, ayant rapporté 313 000 F, elle se tint les 3, 4 et 5 avril 1876 dans la salle 1, le grand salon du premier étage de l’hôtel des ventes aujourd’hui disparu. Sont immédiatement reconnaissables deux des tapisseries monumentales de la tenture d’après des peintures de François Boucher, à commencer par Le Triomphe de Bacchus et d’Ariane, de presque 8,50 mètres de longueur sur 3,60 mètres de hauteur. Ce lot n° 290 fut emporté pour 24 000 F et le suivant, Le Triomphe de Vulcain, de plus de 6 mètres de longueur et de même hauteur, fut adjugé 9 950 F. La vente comprenait aussi Vénus et Apollon, d’une longueur de 3 mètres (7 900 F). Juste devant la forge de Vulcain trônent les dix fauteuils du lot n° 279, « très beau meuble de salon du temps de Louis XV, couvert en tapisserie des Gobelins à sujets champêtres d’après Boucher », adjugés avec leurs deux canapés pour 25 100 F. Comme le relève l’expert Jean-Dominique Augarde, «entre les deux tapisseries est accrochée au mur la portière des Gobelins, aux licornes encadrant les armes ducales des Choiseul», décrite au catalogue de la vente comme une «belle tapisserie», sans préciser que les armoiries sont ceux de cette illustre famille.
Figures de l’hôtel des ventes
Le peintre a peut-être brodé en choisissant le moment où sont présentées les pendules, alors qu’un commissionnaire emporte un fauteuil. «Devant la tapisserie aux armoiries, poursuit Jean-Dominique Augarde, se discerne la partie haute du fameux régulateur de Ferdinand Berthoud, Balthazar Lieutaud et Philippe Caffieri, dont un second exemplaire, livré à Charles III d’Espagne, orne la salle du trône au palais royal de Madrid. Ce chef-d’œuvre, tant du point de vue esthétique que chronométrique, a toujours occupé une place de choix chez les Praslin.» Contrairement aux autres lots, l’adjudicataire n’est mentionné en marge des écrits reportés au catalogue du commissaire-priseur que par une volute énigmatique. «Il fut en fait adjugé, pour 25 500 F, aux Rothschild de Vienne, relève l’expert, et s’est revendu pour environ 3 M€ avec leur collection en 1999, chez Christie’s, à Londres.» Sur l’estrade, arborant de spectaculaires favoris, se tient l’un des plus grands commissaires-priseurs de l’époque, Charles Pillet. «Sous sa direction furent notamment dispersées les collections du prince de San Donato à Paris et Florence, ainsi que les successions de nombreux peintres, dont Ingres, Delacroix, Clésinger et Fromentin», rappelle Jean-Dominique Augarde. «Assis à une petite table officie Charles Mannheim, tout aussi réputé comme expert, qui, à la suite de son père Sigismond, assista Pillet dans toutes les vacations importantes.» «Les collections de Vaux étaient alors une accumulation d’œuvres de provenances diverses, reprend l’historien d’art. Si les plus éminentes pièces provenaient des deux premiers ducs de Praslin, certaines des plus anciennes venaient des ducs de Villars, acquises avec la demeure en 1764, d’autres consistaient en des achats au gré des goûts et des passions des propriétaires, d’autres, enfin, trouvaient leur origine dans les successions reçues par les épouses.» Il souligne ainsi «l’intérêt documentaire» d’une reproduction sous un pinceau aussi exact, qui permet de reconnaître plusieurs œuvres «en palliant la maigreur des descriptions du catalogue». Ainsi le spécialiste a-t-il pu identifier l’ébéniste Étienne Doirat, mort en 1732, comme auteur d’une commode des débuts du règne de Louis XV.
Une dynastie de collectionneurs
Cette vente résulta de l’impossibilité financière, pour le sixième duc de Praslin, de maintenir le château. Pourtant, les Praslin avaient été très riches, et d’infatigables collectionneurs comme le montrent déjà les ventes partielles de 1792 et 1808. Le troisième duc de Praslin, surnommé «Praslin-Tricolore», désigné sénateur le 25 décembre 1799 par le Premier consul, «avait hérité de son père 5 730 878 livres, et, en 1806, se trouvait être le troisième plus gros contribuable du département de la Seine», rappelle Jean-Dominique Augarde. Mais ses héritiers eurent de nombreux enfants. Au gré des successions égalitaires, la part réservée au porteur du titre se réduisit de plus en plus. Désigné en 1764 comme siège du duché, le château lui revenait, alors que les affaires rentables étaient dévolues aux frères et sœurs. Sans train de vie fastueux, le sixième duc, dont l’enfance avait été marquée par un drame familial (en 1847, son père tua sa mère, qui lui faisait une scène de jalousie, avant de se donner la mort), dut céder le domaine. Il fut adjugé, pour 2,3 millions de francs-or, le 6 juillet 1875, à l’industriel du sucre Alfred Sommier, qui engloutit 5,6 millions de francs-or en vingt ans pour le remettre dans un état proche de celui qu’avait connu Fouquet. Et ses héritiers, non sans difficultés mais avec constance depuis cent quarante ans maintenant, parviennent avec beaucoup de grandeur d’âme à protéger cette œuvre d’art du XVIIe siècle.

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