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Une rare guitare du début du XVIIe, chef d’oeuvre de marqueterie

Le 20 mai 2021, par Claire Papon

Cet instrument est l’un des rares exemples de guitare du début du XVIIe. Elle est donnée à Jacob Stadler, luthier allemand ayant exercé son art en Italie, et prend le chemin des enchères le 1er juin.

Une rare guitare du début du XVIIe, chef d’oeuvre de marqueterie
Naples, première moitié du XVIIe siècle. Attribuée à Jacob Stadler, guitare à dos bombé composé de côtes alternées en os et ébène, éclisses, dos du manche, touche et tête ornés de marqueteries d’ivoire et d’ébène, rosace contemporaine en parchemin par Elena Dal Cortivo posée dans la rosette de nacre originale, l. 93 cm.
Estimation : 50 000/70 000 

Le 1er mai (Vichy Enchères OVV), une guitare parisienne d’Alexandre Voboam de la seconde moitié du XVIIe (voir l'article Les cinq cordes d'une guitare de bon goût de la Gazette n° 16 page 88 et l'article Les notes d’une guitare baroque de Voboam de la Gazette n° 18 page 114) doublait son estimation et trouvait preneur à 57 150 €. Une juste récompense, car si les Voboam ont régné sur la production française de guitares et de violes de gambe de 1630 à 1720, peu de leurs instruments nous sont parvenus. On imagine donc l’émoi que pourrait susciter notre guitare exécutée dans la première moitié du XVIIe siècle. Musiciens professionnels, collectionneurs – d’instruments mais aussi d’objets d’art – et musées européens sont sur les rangs, d’après les confidences de Françoise et Daniel Sinier de Ridder, luthiers, experts, et consultants dans cette vente. Si le cœur vous en dit, sachez qu’en plus de sa rareté notre guitare est parfaitement jouable, sa table ayant été modifiée au XXe siècle mais son nombre de cordes originel (cinq doubles) conservé. Son auteur, ou du moins celui à qui elle est attribuée, est Jacob Stadler. Sans être Antonio Stradivari (1644-1737), passé à la postérité pour ses violons mais qui laissa également harpes, cistres, violes, altos, violoncelles, mandolines et guitares – dont cinq nous sont parvenues —, Jacob Stadler est l’un des grands noms de la lutherie. Il est né vers 1585-1590 à Füssen, petite cité bavaroise et berceau de la facture d’instruments à cordes en Europe, dont la charte remonte à 1436. Vers 1600, il prend le chemin de l’Italie. Un trajet de 1 000 kilomètres, emprunté à l’époque par de nombreux apprentis, les corporations – luthiers, orfèvres, etc – limitant le nombre d’artisans en exercice. L’un d’entre eux, Pietro Railish, n’a que 8 ans quand il quitte l’Allemagne pour entamer son apprentissage à Venise. Avant de pouvoir poser ses mains sur un instrument, l’élève va balayer l’atelier, éliminer les copeaux, nettoyer les pinceaux durant… une dizaine d’années. Jacob Stadler est à Naples dès 1613, comme en témoigne un luth dont la Cité de la musique à Paris, où il est conservé, souligne la qualité et l’élégance du travail. Le musée possède également une guitare des années 1620, d’autres sont datées de 1624 et 1628, qui appartiennent à des collections publiques et privées à Londres, Marseille, Rome, Vienne, Leipzig. Seuls certains de ses instruments – plus de guitares que de luths – sont datés, d’autres n’étant pas (encore) authentifiés ni signés. Un certain Michele Stadler – son fils ? – travaille également dans la capitale de la Campanie puis à Rome, entre les années 1630 et 1660.

 


La vogue des marqueteries
Il faudra attendre le XVIIIe siècle et surtout le XIXe pour que des luthiers apposent leur estampille, si d’illustres instrumentistes les y autorisent et si le commanditaire n’a pas préféré y faire insculper ses initiales. On ignore le destinataire de notre guitare. Musicien renommé ? Haut personnage ? On ne sait d'ailleurs si Stadler a fait des modèles plus modestes, ceux en bois moins précieux (érable, cyprès, if…) ayant été bien souvent cassés ou abandonnés. Car, plus qu’un instrument, notre guitare est une œuvre d’art. Quel luxe dans ce coffre à côtes alternées d’os et d’ébène, sur ce manche et cette table ! La marqueterie est une véritable dentelle de nacre et d’ivoire, plus précieuse à Naples que l'os, contrairement à Venise. Si les luthiers sont autorisés à exécuter des motifs géométriques tels que filets, damiers, rayures ou pistagnes – ces petits losanges noirs et blancs accolés les uns aux autres, dont la France se fera une spécialité –, il leur est interdit de réaliser des décors figuratifs – scènes pastorales, de chasse, de musique… – ou des rinceaux, privilège des tabletiers à qui nos luthiers, comme les éventaillistes, achètent écaille de tortue, nacre, os, ivoire et autres matières précieuses. Aux modèles ornés de marqueteries succéderont, après 1720, ceux en bois exotiques – palissandre de Rio ou acajou de Cuba. Autre époque, autres modes… Dernier détail, qui a son importance, notre guitare n’a pas été, contrairement à d’autres, transformée en six-cordes, une invention qui verra le jour simultanément à Paris et à Naples vers 1780-1790. On compte donc dix, ou plus exactement cinq cordes doubles (ou cinq chœurs). Contrairement à une idée reçue, celles-ci ne sont pas réalisées à partir de boyaux de chat – dont le miaulement fait surtout penser au son d’un mauvais musicien – mais de mouton le plus souvent, de chèvre ou de chevreau. C’est le luthier lui-même qui les lave et les file, de même qu’il achète chez l’équarisseur os, peau et nerfs nécessaires pour la colle et les décors en parchemin. Certaines cordes sont dites filées, c’est-à-dire recouvertes d’argent, de cuivre, de laiton ou de bronze afin de les rendre plus sonores. Vers 1770, un fabricant de cordes napolitain installé à Lyon proposait des cordes en soie recouvertes de métal, l’invention du nylon dans les années 1930 sonnant le glas de ces matériaux naturels.
La France et l’Italie
À l’époque de Jacob Stadler, plusieurs pays se partagent la production de guitares de qualité, qu’elles soient d’apparat ou plus modestes : la France – où Louis XIV, qui a abandonné le luth pour cet instrument, en impose la mode, de même que Jean-Baptiste Lully  –, l’Allemagne et l’Italie, qui propose des modèles à fond plat et à fond bombé. Au XVIIIe, la guitare est française et même parisienne, avant qu'au siècle suivant l’Italie, l’Autriche, l’Allemagne et l’Angleterre ne se joignent au concert. Musiciens et compositeurs sont sollicités d’une cour à l’autre et leurs instruments font l’objet de convoitise ou tout au moins de curiosité. Avec ses six cordes, la guitare fait ensuite un tabac à la période romantique ! En Espagne, avec Antonio de Torres (1817-1892) l’instrument traverse les Pyrénées et conquière un public mondial. «Rien n’est plus beau qu’une guitare, sauf peut-être deux», disait un certain Frédéric Chopin…

La guitare
en 5 dates
1590
Publication du premier traité de guitare par Juan Carlos Amat, Guitarra española de cincos ordenes
1641
Première guitare portant le nom de René Voboam
1785
Lambert offre à Paris le premier modèle à six cordes, signé et daté
1829
Le maillechort, inventé en France, est utilisé pour les frettes, ces petites barres métalliques sur le manche servant à définir la note
1969
Alexandre Lagoya ouvre une classe de guitare au Conservatoire national supérieur de musique de Paris


 

mardi 01 juin 2021 - 15:00 (CEST) - Live
Salle 2 - Hôtel Drouot - 75009
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