Une libellule de Lalique, symbole art nouveau

Le 12 novembre 2020, par Agathe Albi-Gervy

Cette précieuse broche de René Lalique s’inscrit dans un véritable courant abolissant toute limite à la créativité et faisant d’une éphémère libellule une source d’inspiration aussi riche que complexe.

René Lalique (1860-1945), Quatre libellules, broche en or jaune 750 millièmes, diamants de taille ancienne, émaux polychromes en plique-à-jour, aigues-marines de formes coussin et ovale en pampille, épingle en or rose 750 millièmes, vers 1900, 7,48 11,75 cm.
Estimation : 220 000/300 000 

Dans l’esprit de René Lalique, la femme est libellule. Elle lui emprunte sa finesse, sa gracilité, sa légèreté. Pour la plus divine de ses contemporaines, Sarah Bernhardt, il sublime l’insecte dans une broche époustouflante de maîtrise et de créativité qui a su séduire Calouste Gulbenkian, et éblouit aujourd’hui les visiteurs de son musée à Lisbonne. Le torse nu s’y métamorphose en libellule dont le corps s’achève par deux pattes de griffon aux griffes acérées. La femme est souvent mutante chez Lalique, et se plaît à prendre les traits du scarabée ou du paon. Sur un pendentif acquis en 2002 par le musée Lalique de Wingen-sur-Moder, l’anatomie d’une sylphide se termine en queue de sirène et se dote d’une paire d’ailes aussi fines et transparentes que celles des demoiselles. Ce sont encore des femmes-libellules qui ornent la grille d’entrée en bronze du stand Lalique à l’Exposition universelle de 1900. Le joaillier n’est pas le seul à s’être laissé envoûter par les ailes lumineuses de la belle : d’autres artistes du courant art nouveau se sont essayés à la styliser, au premier rang desquels l’un de ses plus grands représentants, Émile Gallé. Il a eu l’idée d’en orner un lit de palissandre surnommé «Aube et crépuscule» : aux pied de celui-ci, deux éphémères déploient leurs ailes enrichies de nacre et de verre autour d’un œuf en cristal, gravé d’un envol de papillons ; à sa tête, le crépuscule est illustré par un grand sphinx aux ailes souples. Dans le même esprit, Gallé a par ailleurs dessiné un guéridon en noyer dont le piétement tripode est entièrement composé de grandes libellules. Chez les symbolistes, à la même époque, elles sont de toutes les interprétations. En 1903, le peintre polonais Józef Mehoffer donne à l’une d’elles des proportions géantes et la fait planer dans un Jardin étrange (Musée national de Varsovie). Bien avant, en 1884, Gustave Moreau exécute Libellule, une aquarelle préservée dans son musée parisien et qui sera une source d’inspiration pour la Fée Clochette de Walt Disney. Quant à Clara Driscoll, responsable de studio dans les ateliers Tiffany, elle établit une correspondance évidente entre l’opalescence des ailes de la libellule et celle du verre des abat-jour si caractéristiques de la firme new-yorkaise, dans une lampe de 1910 visible au Dayton Art Institute. Lalique a lui aussi, à travers les émaux polychromes de la présente broche, cherché à retrouver les couleurs changeantes des ailes de ces odonates, qu’il a si souvent observés au Jardin des Plantes. Le japonisme a fait son œuvre. En Asie, l’insecte porte chance et bonheur, et symbolise le renouveau. En Europe, où il fut longtemps associé aux puissances maléfiques, ses vertus sont beaucoup plus nuancées. Une richesse iconographique et une ambiguïté qui expliquent son succès auprès des plus grands artistes.

mercredi 02 décembre 2020 - 14:00 - Live
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