Une Dormition germanique du XVIe siècle

Le 28 janvier 2021, par Sophie Reyssat

Rareté et qualité font de cette sculpture de dévotion allemande du XVIe siècle une œuvre d’exception. Inédite sur le marché, sa découverte est un événement.

Souabe ou Rhin supérieur, premier quart du XVIe siècle, La Dormition de la Vierge, élément de retable figurant la Vierge et dix apôtres, bois de tilleul polychrome, 70 x 91 32 cm (accidents et restaurations).
Estimation : 50 000/80 000 

C’est au milieu de tableaux de Vuillard, de masques africains et d’objets asiatiques, réunis dans un appartement parisien par une famille de collectionneurs, qu’a été découvert cet élément de retable, sculpté dans deux billes de tilleul dans le premier quart du XVIe siècle. De telles œuvres sont rares sur le marché et celle-ci y est inédite. Elle a été conservée dans la descendance de Louis Loucheur (1872-1931), ministre des Finances en 1925, à la collection duquel il a appartenu. Bien que ce groupe ait été par deux fois restauré, la subtilité des carnations demeure, et il conserve des pigments bleu azurite, des ors obtenus par trois techniques différentes, ainsi que des traces d’argenture, qui soulignent le luxe de sa polychromie d’origine, destinée à donner vie aux personnages, et, à travers eux, au message chrétien. On peut également se féliciter du remarquable état de conservation de cette scène de Dormition de la Vierge, par ailleurs de belles dimensions. Seules quelques mains fragiles ont été remplacées, et il ne manque que deux des apôtres se pressant autour de Marie, vraisemblablement sculptés séparément, sur la gauche du groupe. Un autre relief, figurant l’arrivée du Christ, a pu couronner cette scène, qui devait tenir le premier rôle au centre d’un retable consacré à la vie de la Vierge. En témoigne le soin avec lequel l’artiste a individualisé les personnages, dont l’expressivité est accentuée par le fort relief. Dans leurs visages comme dans leurs attitudes, et jusque dans leurs mains dont la posture est un langage, chacun exprime différemment son désespoir face à la mort de la Vierge. Lumineuse et sereine, elle sourit de son côté à l’éternité. Le naturalisme recherché dans les émotions va de pair avec le réalisme du décor, celui d’une chambre à coucher. Ce type de représentation, pleine de sensibilité, se développe à la fin du XVe siècle, alors que le sacré se rapproche des fidèles en laissant s’exprimer les passions humaines. Le thème de la Dormition de la Vierge gagne ainsi en popularité, en particulier dans les retables. Les visages de celui-ci sont à rapprocher des œuvres de Niclaus Weckmann et Daniel Mauch, à Ulm, et d’Erasmus Grasser, à Münich. Les drapés semblent influencés par ceux du Bâlois Martin Hoffman, et de la sculpture fribourgeoise, elle-même marquée par des canons haut-rhénans qui se diffuseront jusqu’en Souabe. Le sculpteur de cette Dormition a emprunté aux meilleurs styles pour émouvoir les fidèles de l’époque et les collectionneurs d’aujourd’hui.

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