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Une collection vietnamienne d’œuvres de Vu Cao Dam, Lé Phô et Mai Trung Thu

Publié le , par Sophie Reyssat

En hommage à son pays, le Vietnam, le Dr D. a réuni des œuvres des meilleurs artistes de l’école des beaux-arts d’Indochine, Vu Cao Dam, Lé Phô et Mai Trung Thu.

Une collection vietnamienne d’œuvres de Vu Cao Dam, Lé Phô et Mai Trung Thu
Vu Cao Dam (1908-2000), L’Anneau de jade, vers 1950, gouache et encre sur soie, 54 44,8 cm (détail).
Estimation : 150 000/250 000 
Adjugé : 203 250 €

La France et le Vietnam, c’est une longue histoire, que la maison Aguttes retrace à travers la peinture depuis 2014, en proposant aux enchères des œuvres d’artistes de l’École des beaux-arts d’Indochine, créée par Victor Tardieu à Hanoï, en 1925. Après y avoir appris les techniques ancestrales de leur pays et les méthodes de la peinture occidentale, qu’ils ont savamment mariées dans leurs œuvres, la plupart d’entre eux ont fait le voyage jusqu’en France, et certains s’y sont installés. Tel a été le destin de Vu Cao Dam, Lé Phô et Mai Trung Thu. Huit de leurs œuvres ont séduit un collectionneur vietnamien, le docteur D., qui s’en sépare aujourd’hui pour développer un projet en lien avec la promotion de la culture de sa patrie d’origine. Descendant de l’empereur Minh Mang, de la dynastie des Nguyên Phuoc, occupant aujourd’hui un poste dans la diplomatie européenne, il a lui aussi grandi entre deux pays. Son père est en effet arrivé en France pour ses études, dans les années 1950, et a décidé d’y rester. Plusieurs œuvres datées de cette période charnière ont été choisies par le collectionneur pour leur résonance avec son histoire familiale.
Poème épique
Sa pièce phare est ainsi L’Anneau de Jade, une gouache et encre sur soie de Vu Cao Dam justement peinte vers 1950 (150 000/ 250 000 €). Elle «s’inspire de Kim Vân Kiêu (Le Conte de Kiêu), qui est à bien des égards la véritable expression de l’âme vietnamienne, ce qui m’a ramené au contexte culturel de ma famille», confie le docteur D. Ce poème épique, écrit par Nguyên Du (1765-1820), est considéré comme une œuvre majeure de la littérature classique. Inspiré d’un ancien récit chinois fondé sur des principes confucéens, il met en scène la belle et intelligente Thúy Kiêu, une jeune fille ayant sacrifié sa vie pour sauver sa famille. Son cœur aspirait pourtant à l’amour, qu’elle avait rencontré en la personne de Kim Trong, un lettré plein d’avenir. Vu Cao Dam a choisi de représenter l’instant romantique de la déclaration du jeune homme. Apercevant sa bien-aimée dans un jardin, il grimpe au sommet d’un mur, «s’aidant d’une échelle, comme si son ardeur vraiment surnaturelle voulait escalader la nue en plein azur» pour mieux voir «cette fleur l’autre jour apparue». Le choix d’un support de soie confère une grande douceur à la peinture exécutée à la gouache et à l’encre, d’une touche vaporeuse et dans de délicats tons pastel allant de pair avec le charme de la scène. Ce tableau délicat a sans doute tenu une place particulière dans le travail de l’artiste, car il a été conservé par sa famille jusqu’à ce que le collectionneur en fasse l’acquisition, en 2010.

 

Mai Trung Thu (1906-1980), Femme se coiffant, 1956, encre et couleurs sur soie, dans son cadre d’origine réalisée par l’artiste, 18 x 12,8

Mai Trung Thu (1906-1980), Femme se coiffant, 1956, encre et couleurs sur soie, dans son cadre d’origine réalisée par l’artiste, 18 12,8 cm.
Estimation : 40 000/50 000 


L’influence française
Le bonheur se lit dans une autre œuvre, cette fois réalisée par Lé Phô. Alors que la scène précédente se déroulait autour d’un cerisier fleuri, le peintre a ici représenté deux Jeunes filles aux fleurs de pêcher (60 000/80 000 €). Un autre symbole fort pour le Vietnam, où celles-ci représentent la félicité, la bonne santé et l’endurance, mais aussi la chance et la prospérité. Des centaines de fleurs s’épanouissent en effet sur chaque branche, et elles sont capables de fleurir en dépit d’hivers rigoureux. À l’image de ces jeunes femmes sur leur terrasse, la tradition veut ainsi que les Vietnamiens apportent de la joie dans leur maison en la parant de branches de pêcher, qui chassent les mauvais esprits comme les sombres pensées. Promesse d’énergie et d’élan vital pour la nouvelle année, leur présence est indispensable lors de la fête du Têt. Pour le docteur D., cette œuvre représente la tendre nostalgie du pays natal et des souvenirs d’enfance. Il a également été séduit par l’une des jeunes filles, dont la beauté est d’ailleurs souvent comparée à la fraîcheur rosée de la fleur du pêcher. À propos de celle vêtue de blanc, il remarque ainsi que «le peintre a tracé les contours d’un visage qui semble merveilleux mais sans dévoiler ses traits. Il a ainsi introduit un sentiment diffus de mystère». Lé Phô, qui a décidé de s’installer définitivement en France en 1937, a composé ce sujet à la fin des années 1940. L’œuvre est toujours sur soie, mais il peint ici à l’huile, qui lui permet de faire chatoyer les couleurs. Aux tons lumineux des fleurs s’opposent les vibrations de vert, de jaune et de bleu de l’arrière-plan créant la profondeur, la teinte azur se retrouvant en outre sur la robe du personnage figuré en second plan. L’artiste a fait évoluer son travail au contact des œuvres des impressionnistes et des nabis, découvertes à son arrivée dans l’Hexagone. Mai Trung Thu s’y est établi la même année. Bien que dans une moindre mesure, il a lui aussi changé de palette tout en restant fidèle à sa tradition.
Sobriété et intimité
Dans sa Femme se coiffant, peinte sur soie à la gouache en 1956 (40 000/50 000 €), l’artiste n’a pas hésité à utiliser des couleurs primaires en aplats, le jaune pour le pantalon, et le bleu pour le bol posé sur la table. Ces deux accessoires sont quant à eux typiquement vietnamiens, de même que la jeune femme à la chevelure de jais. La sobriété de la composition, et le fond neutre pour lequel il a utilisé un vert à la tonalité plus douce, servent l’intimité du sujet, dont l’artiste s’est fait une spécialité. Reprenant à son compte le thème artistique universel de la femme à sa toilette, il en donne une interprétation personnelle tout en subtilité et en retenue. À travers la poésie avec laquelle il représente la beauté féminine, on ressent son amour pour le Vietnam. En dispersant les tableaux de sa collection, le docteur D. offre aujourd’hui la possibilité à d’autres amateurs de le partager.

 

Lé Phô (1907-2001), Jeunes filles aux fleurs de pêcher, huile, encre et gouache sur soie, 71 x 44,5 cm (détail). Estimation : 60 000/80 00
Lé Phô (1907-2001), Jeunes filles aux fleurs de pêcher, huile, encre et gouache sur soie, 71 44,5 cm (détail).
Estimation : 60 000/80 000 
Adjugé : 149 050 €
lundi 14 mars 2022 - 14:30 (CET) - Live
Hôtel des ventes, 164 bis, avenue Charles-de-Gaulle - 92200 Neuilly-sur-Seine
Aguttes
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