Une collection sous le soleil de la Provence

Le 10 juin 2021, par Stéphanie Pioda

La collection réunie par un propriétaire viticole originaire du Bordelais reflète son goût pour des œuvres dépeignant sa Provence d’adoption.

Henri Manguin (1874-1949), Saint-Tropez, l’ancien bureau du port, été/automne 1927, huile sur toile, 61 x 73 cm (détail).
Estimation  : 40 000/70 000 €

La dispersion d’une succession est toujours l’occasion d’entrer dans l’intimité d’un intérieur, de cerner une sensibilité, de découvrir un goût qui reflète un moment de l’histoire. Ici, si l’identité du collectionneur de cette importante vacation de quatre-vingts tableaux demeure masquée, quelques détails émergent. On sait que Monsieur C. appartient à une famille de propriétaires d’un grand cru du Médoc (Saint-Estèphe) et qu’il a quitté sa terre girondine au mitan des années 2000 pour écrire une nouvelle page de son histoire en Provence, non loin de Saint-Rémy, en rachetant un autre domaine viticole. Là, au pied des Alpilles, dans un cadre fabuleux, à l’écart de la rumeur de la ville et entouré de vignes et d’oliviers, Monsieur et Madame C. ont commencé une nouvelle collection, axée sur cette région tant aimée.
 

Albert Marquet (1975-1947), Collioure, 1912, huile sur toile, 61 x 67 cm. Estimation : 70 000/120 000 €
Albert Marquet (1975-1947), Collioure, 1912, huile sur toile, 61 x 67 cm.
Estimation : 70 000/120 000 €


Jouer la carte régionale
Pour l’expert Michel Maket, l’aventure a certainement été menée en couple. «Ils ont fonctionné au coup de cœur : leur but était de vivre avec les tableaux», précise-t-il, car ils étaient accrochés dans toutes les pièces de la maison, jusque dans les lieux les plus discrets. «Ils savaient ce qu’ils achetaient et ont su développer leur goût à l’aide d’une bibliothèque comportant de nombreux livres sur les artistes qu’ils appréciaient. Très organisés, ils avaient gardé précieusement tous les certificats dans des classeurs dédiés», détaille le commissaire-priseur Nicolas Pazzaglia. S’il semble que la collection construite à Bordeaux ait tenté quelques incursions dans le monde contemporain avec Combas (une partie des œuvres a été vendue chez Artcurial les 3 et 4 juin 2019), ils ont cette fois joué à 100 % la carte de la région, avec «des noms emblématiques de la peinture provençale de la première moitié du XXe siècle, que des familles se doivent d’avoir lorsqu’elles ont un peu d’argent, tels Jean-Baptiste Olive, Auguste Chabaud, René Seyssaud», mais aussi des signatures plus reconnues à dimension patrimoniale, comme Albert Marquet, Raoul Dufy, Charles Camoin, Henri Manguin – tous les quatre rattachés au fauvisme – ou Bernard Buffet. La presque totalité des toiles représentent des paysages du Sud : L’Estaque d’Albert Marquet, (18 000/25 000 €) et Collioure, du même artiste (70 000/120 000 €), la Plage de la Ponche à Saint-Tropez, de Raphaël Ponson (1 500/2 500 €), des Bateaux à voile, Saint-Tropez, de Moïse Kisling (30 000/50 000 €), le Vieux-Port de Marseille (Adolphe Gaussen, 3 000/5 000 €), Le Suquet (Charles Camoin, 6 000 /10 000 €), Les Alpilles (René Seyssaud, 2 000/3 500 €)... Parmi eux, des «décors» qui ont depuis disparu, comme Le Canal de la Douane à Marseille (15 000/25 000 €) peint par Louis-Mathieu Verdilhan (1875-1928).

 

Moïse Kisling (1891-1953), Bateaux à voile, Saint-Tropez, mars 1917, huile sur toile, 65,5 x 54 cm (détail). Estimation : 30 000/50 000 €
Moïse Kisling (1891-1953), Bateaux à voile, Saint-Tropez, mars 1917, huile sur toile, 65,5 x 54 cm (détail).
Estimation : 30 000/50 000 


Des collectionneurs fidèles
Un autre fil conducteur pourrait être formé par la ligne et le dessin, car toutes ces œuvres sont particulièrement architecturées et tiennent par le trait, cernant souvent la couleur. L’illustration parfaite se trouve avec le Paysage du Vaucluse de Bernard Buffet, dont les lignes sont comme tirées à la règle, ou Collioure de Marquet, qui, avec ses aplats au premier plan faisant danser les toits, est «une exception dans l’œuvre du peintre que certains ont comprise comme une forme de réflexion sur le cubisme», analyse Michel Maket. La peinture date de 1912. Une grande rigueur émerge des œuvres de Louis Mathieu Verdilhan, à la simplicité presque abstraite et élémentaire. De quoi donner raison à Ingres lorsqu’il écrivait que «le dessin est la probité de l’art !» Mais, comme dans toute règle, il y a des exceptions… Un petit écart loin de ces paysages méridionaux est à noter dans la vue de Notre-Dame d’Albert Marquet (120 000/180 000 €) ou avec ce dessin de femme dévêtue (1 000/1 800 €) de Marcel Gromaire (1892-1971), dont une notice de la galerie de la Présidence relève qu’il «construit ses nus comme des cathédrales et traite les gratte-ciel comme des théorèmes». Le couple achetait, semble-t-il, soit localement, soit dans les galeries parisiennes, essentiellement la Présidence et Maurice Garnier. Une relation de confiance devait se créer avec ces interlocuteurs car les collectionneurs ont acquis plusieurs œuvres d’un même artiste : sept pour Verdilhan, dix pour Chabaud, cinq pour Buffet et pour Marquet, huit pour Camoin. D’ailleurs, on notera qu’ils ont dû être sensibles à une anecdote relevée dans le catalogue et qui a très certainement participé à la décision d’achat : à l’arrière-plan du Chapeau de paille, Saint-Tropez (3 000/5 000 €), d’André Dunoyer de Segonzac (1884-1974), figure Le Maquis, la maison que l’artiste avait achetée au peintre Charles Camoin.

 

Bernard Buffet ( 1928-1999), Paysage du Vaucluse II, 1951, huile sur toile, 24 x 50 cm. Estimation : 18 000/26 000 €
Bernard Buffet ( 1928-1999), Paysage du Vaucluse II, 1951, huile sur toile, 24 x 50 cm.
Estimation : 18 000/26 000 


Bernard Buffet à l’honneur
Le cabinet d’experts Maket a effectué un important travail pour remonter jusqu’aux premiers acquéreurs, dresser une bibliographie exhaustive et lister les expositions où figuraient les œuvres, mais aussi se rapprocher des spécialistes pour valider les certificats : la galerie Maurice Garnier pour Buffet, le Wildenstein Institute pour Marquet, Claude Jeanne Bonnici pour Seyssaud, Denise Bazetoux pour Lebasque ou encore le comité Guillaumin... Cette collection ne peut donc que mettre les amateurs en confiance, et a quelques affinités avec la vente du 12 juin 2020 à Marseille, tenue par la Maison R&C, où se croisent déjà Verdilhan, Léger et Buffet. L’un des temps forts de la vente devrait se concentrer autour des cinq toiles de ce dernier. Comme l’analyse Sylvie Lévy, directrice de la galerie Maurice Garnier, «s’il n’y a pas de période plus recherchée qu’une autre dans l’œuvre de Buffet, ce sont des thèmes qui intéressent plus les collectionneurs. Dans la collection mise à l’encan à Marseille, il y a des sujets emblématiques de la carrière de l’artiste », dont un clown (70 000/120 000 €) et un bouquet de fleurs (10 000/15 000 €). Des amateurs du monde entier pourraient se porter acquéreur et trouver leur bonheur avec une œuvre de ce peintre qui vit un retour en grâce depuis quelques années. «On a connu un paroxysme à la fin des années 1980 pour plusieurs raisons», analyse Michel Maket : la spéculation, la libéralisation du secteur financier pendant la présidence de François Mitterrand et le fait que les amateurs japonais étaient très actifs… Puis, il y a eu une rupture, que je situerais après la vente des collections du château de Gourdon menée par Guy Loudmer en 1991. Plusieurs coups ont marqué le marché de l’art, dont l’interdiction d’exportation de devises par le Japon (un pays où Buffet est très acheté, ndlr) et la guerre du Golfe. La traversée du désert s’est poursuivie jusqu’en 1995-1997. Ce n’est donc pas l’œuvre de Buffet qui a connu une désaffection, mais le contexte général qui l’a desservi, comme cela a été le cas pour un artiste comme Combas qui, après le succès des années 1980, a connu un plongeon et a refait surface très récemment. Buffet est un grand peintre porté par une clientèle internationale.»

 

Escapade parisienne avec Marquet
 
Albert Marquet (1875-1947), Notre-Dame, 1922, huile sur toile, 68 x 81 cm. Estimation : 120 000/180 000 €
Albert Marquet (1875-1947), Notre-Dame, 1922, huile sur toile, 68 x 81 cm.
Estimation : 120 000/180 000 

Albert Marquet a beaucoup peint les bords de Seine, de Paris à la Normandie comme l’avait illustré l’exposition du musée Tavet-Delacour, à Pontoise en 2013. Mais «les œuvres les plus recherchées sont celles des quais parisiens», précise Michel Maket. En janvier 1908, l’artiste emménage au cinquième étage du 19, quai Saint-Michel – dans l’ancien atelier de Matisse –, avec une vue imprenable et plongeante sur Notre-Dame. Il représente la cathédrale tout au long de l’année, sous la neige (musée d’Art moderne de Paris), sous la pluie ( l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg), sous le soleil (musée des beaux-arts de Pau), vue du Louvre (galerie Hélène Bailly)… Lorsqu’il peint cette version, en 1922, il a abandonné les couleurs vives, qui étaient celles de la Méditerranée et du fauvisme, pour ces reflets argentés et rosés, recouvrant toujours sa toile d’un léger voile brumeux. «Il est intéressant de constater qu’après la période fauve, qui est comme un feu d’artifice, des artistes comme Vlaminck, Derain ou Marquet ont évolué vers une palette plus douce, comme si le fauvisme leur avait permis d’exprimer leur individualité», poursuit Michel Maket. Le pedigree et les références de cette œuvre sont prestigieux : exposée dès 1925 à la galerie Bernheim-Jeune, acquise par Monsieur C. à la galerie de la Présidence, figurant au musée Carnavalet en 2004 dans l’exposition «Marquet, vues de Paris et d’Ile-de-France», «elle est le fleuron de cette collection qui est superbe», conclut l’expert.
samedi 26 juin 2021 - 15:00 - Live
Marseille - 26, rue Goudard - 13005
Prado Falque Enchères
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