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Une collection qui donne une certaine vision du XVIIIe siècle…

Publié le , par Caroline Legrand
Vente le 20 janvier 2023 - 14:00 (CET) - Salle 5-6 - Hôtel Drouot - 75009

De la majesté des dernières années louisquatorziennes au premières lueurs du Consulat, en passant par l’exotisme, le mobilier d’un hôtel particulier, dispersé prochainement, traverse cent ans de création française.

Jacques-Philippe Le Sueur (1757-1830), vers 1798-1800, époque Consulat, pendule aux... Une collection qui donne une certaine vision du XVIIIe siècle…
Jacques-Philippe Le Sueur (1757-1830), vers 1798-1800, époque Consulat, pendule aux quatre muses des heures en marbre blanc, sphère en métal émaillée polychrome, mouvement à sonnerie des quarts, signé «Le Paute horloger du Roy à Paris 1790», signature apocryphe sur le marbre de Le Sueur, h. 153 cm, diam. 65 cm.
Estimation : 10 000/15 000 €

Image du luxe aristocratique, mais aussi plaisir d’une bourgeoisie montante, les arts du XVIIIe connurent un essor fabuleux et diverses métamorphoses. Le résultat offre une belle multiplicité qui trouve un écho caractéristique dans le mobilier de cet hôtel particulier, prochainement dispersé lors d’une vente judiciaire. Si aucune information n’a filtré sur ses propriétaires, on perçoit dans leurs différentes acquisitions une ligne directrice : «Cet ensemble mobilier propose beaucoup de créations du XVIIIe ou qui s’en réclament stylistiquement. On a attaché par ailleurs une grande importance à l’effet décoratif visuel de l’ensemble», explique l’expert Morgan Blaise. Dorure et majesté règnent ainsi sur nombre de ces meubles, à l’image de la commode en sarcophage de style Louis XIV, réplique du célèbre modèle d’André-Charles Boulle, réalisée vers 1850 par la dynastie d’ébénistes londoniens des Blake (voir en couverture et article page 6). Estimée 20 000/30 000 €, elle renvoie au goût des Anglais pour le mobilier français tout au long du XIXe, une tendance qui trouve son origine dans les ventes révolutionnaires, durant lesquelles les Britanniques furent des acheteurs très actifs. Stylistiquement, ce meuble rappelle les dernières heures du règne de Louis XIV et à un mobilier encore dévoué au pouvoir royal. Place ensuite à la légèreté et à la sinuosité sous le règne de Louis XV. En témoigne un ployant en bois doré et aux montants torsadés sculptés de volutes et de canaux, image de l’art rocaille et de cette nature qui envahit alors les intérieurs et leur décor. Ce meuble, telle une sculpture dans laquelle la symétrie est oubliée, annoncé à 6 000/10 000 €, est passé par la collection Yves Saint Laurent - Pierre Bergé (vendu le 25 février 2009 chez Christie’s Paris sous le numéro 724). Plus confortables et intimes, les salons Louis XV se féminisent. Une tendance parfaitement illustrée par la toile de Jean Raoux, La Toilette avant le bal, dans laquelle l’élève de Bon Boullogne reprend son thème fétiche : la jeune femme au miroir (20 000/30 000 €).
 

Chine, époque Qianlong (1735-1796), Compagnie des Indes. Paire de vases de palais en porcelaine à décor polychrome aux émaux de la famille
Chine, époque Qianlong (1735-1796), Compagnie des Indes. Paire de vases de palais en porcelaine à décor polychrome aux émaux de la famille rose, prises des couvercles en chien de Fô en bois sculpté et doré (postérieurs), h. 141 cm.
Estimation : 20 000/30 000 €

Néoclassicisme et Consulat
Le mobilier français du XVIII
e siècle se diffusa dans toute l’Europe comme un modèle, souvent réinterprété au prisme des goûts et de la tradition de chaque pays. Ainsi reconnaît-on dans une étonnante console demi-lune néoclassique, datée vers 1780, un travail italien. Une attribution faite au regard de sa structure originale à quatre pieds fortement arqués (presque détachés de la ceinture), soulignés de piastres, feuilles d’acanthe et perles, et sommés de sphinges, la ceinture étant sculptée en bas relief d’attributs jardiniers, torches enflammées et couronnes de lauriers parmi des pampres de vignes (2 000/3 000 €). Si nombre des pièces de cet ensemble, achetées par les propriétaires dans les années 2000, se sont révélées être des copies XIXe ou parfois XXe, certaines semblent offrir des profils plus complexes. Tel est le cas d’une paire de cabinets bas, de forme architecturée, de style Consulat, dans le goût d’Adam Weisweiler (10 000/15 000 €). En placage d’ébène, ils se composent de panneaux rectangulaires en pierres dures – les huit des côtés datant du XXe siècle – tandis que celui central, à décor de corbeilles de fruits et d’un vase de fleurs animé de papillons, serait du XVIIIe. Quant à la plaque à décor d’une composition de fruits en demi-ronde bosse, constituée de pierres dures en intarsia sur fond de pierre noire de Belgique, elle serait d’époque Louis XIV. La période du Consulat sera encore illustrée par une paire de fauteuils en acajou (3 000/5 000 €), estampillés Jacob Frères – marque correspondant à l’association entre George II et François-Honoré-Georges Jacob-Desmalter entre 1796 et 1803. Ces sièges portent des marques d’inventaire assurant de leur présence dans les appartements du palais de Fontainebleau, donnant sur la cour des Princes, et qui démontrent le goût de Napoléon Bonaparte pour ce style «à l’étrusque», porté par la redécouverte des ruines antiques italiennes.
 

 
 
Aux « Grands Hommes », Sèvres reconnaissante À l’origine de la série des «Hommes illustres de la France», ou «Grands Hommes de la France» : Charles Claude Flahaut de La Billarderie, comte d’Angivillier (1730-1809). Celui qui devient en 1774 surintendant des Bâtiments du roi mettra tout son cœur dans le renouveau des arts. Peu soutenu par Louis XVI, il va imprimer sa personnalité et ses goûts dans ses choix politiques et artistiques. Le comte voue notamment un culte aux grands hommes, nouveau fondement d’une légende nationale tout d’abord centrée autour du roi, mais où ce dernier n’aura bientôt plus sa place. Il décide en 1776 de donner corps à ce culte laïc en commandant aux sculpteurs les plus connus les statues en marbre de Français  illustres, soit vingt-sept personnalités tant écrivains, philosophes, hommes d’Église et d’État ou encore héros militaires. Jean-Baptiste Pierre, premier peintre du roi et directeur de l’Académie, propose les sculpteurs, parmi lesquels Pajou, Houdon, Mouchy ou Bridan. À l’origine destinées à la galerie du Louvre et donc à son projet du muséum royal des arts, ces sculptures demeureront dans la salle des Antiques avant d’être envoyées pour la plupart à l’Institut. Mais le comte n’en reste pas là et décide en 1782 de leur édition en biscuit de Sèvres dans des petits formats, convaincu que ces pièces représenteraient des cadeaux diplomatiques de valeur : « […] ces morceaux auront beaucoup de succès et seront achetés avec empressement», écrit-il au directeur de Sèvres, Antoine Régnier. Les sculpteurs sont payés 1 000 livres pour créer des modèles réduits en terre cuite. Vingt-trois figures sont choisies parmi lesquelles Racine, Molière, Montesquieu et Descartes mais aussi les six grands hommes d’État et militaires de notre série : Abraham Duquesne, lieutenant général des armées navales, François Henri de Montmorency, duc de Luxembourg, Pierre Terrail, seigneur de Bayard et chevalier, Louis II de Bourbon, duc d’Enghien et prince de Condé, Sébastien Le Presle de Vauban, et enfin Nicolas de Catinat de La Fauconnerie, maréchal de France. Louis XVI acheta les premiers exemplaires de cette série et les installa dans sa bibliothèque à Versailles. À partir de 1806, Napoléon Bonaparte poursuivit l’édition de seize de ces porcelaines, dont il se servit comme cadeaux diplomatiques. Il voulut y ajouter douze nouvelles figures, mais seules celles d’Homère, Virgile et Le Tasse virent le jour. Ces Français illustres seront réédités durant tout le XIXsiècle.
 
Manufacture de Sèvres, époques Empire pour cinq statuettes et Louis-Philippe pour l’une. Six figures des «Français illustres» en biscuit d
Manufacture de Sèvres, époques Empire pour cinq statuettes et Louis-Philippe pour l’une. Six figures des «Français illustres» en biscuit de porcelaine dure : Abraham Duquesne (1610-1688) ; François Henri de Montmorency (1628-1695) ; Pierre Terrail, seigneur de Bayard (1475 ou 1476-1524) ; Louis II de Bourbon, prince de Condé (1621-1686) ; Sébastien Le Presle de Vauban (1633-1707) ; Nicolas de Catinat de La Fauconnerie (1637-1712), h. 44 à 51 cm.
Estimation : 1 200/1 500 € chaque, vendues séparément avec faculté de réunion

Porcelaines de Chine ou d’Autriche
Antiquité, Orient et Asie, le XVIII
e siècle s’ouvre aussi à de nouveaux horizons grâce aux découvertes scientifiques ainsi qu’au commerce des grandes entreprises maritimes européennes. C’est à la Compagnie française des Indes orientales que l’on doit le rapatriement en France, sous l’époque Qianlong, d’une importante paire de vases en porcelaine chinoise à décor polychrome aux émaux de la famille rose d’un couple de phénix dans un parc, dont on attend 20 000/30 000 €. Créée en France à l’initiative de Colbert en 1664, cette compagnie se développe particulièrement au siècle suivant. Chaque année, une dizaine de bateaux effectuent le voyage vers la Chine, de Brest ou Lorient à Canton, passant commande pour de grandes familles puis venant récupérer la marchandise environ deux ans plus tard. Hauts de 141 cm, ces deux vases monumentaux sont ainsi dits «de palais» car ils «sont historiquement l’apanage des résidences royales», précise M. Blaise ; une paire identique est d’ailleurs conservée au château de Windsor dans les collections de Charles III. Rares en France, ils constituent une prouesse technique. Le père François-Xavier d’Entrecolles, prêtre missionnaire de la Compagnie de Jésus en Chine, rapporte ainsi que lors de leur fabrication «sur vingt-quatre, huit seulement réussissent…» Le retour à l’ordre classique de la fin du siècle est aussi sensible dans les objets d’art. Tout d’abord avec une paire de vases couverts de forme balustre, en porcelaine de Vienne, à décor polychrome et or de scènes antiques illustrant Le Renvoi des licteurs et Decius Mus racontant son rêve, celles-ci signées Leopold Lieb et datées 1817, la plus belle période de production de cette manufacture. Ces décors reprennent les célèbres peintures de Pierre Paul Rubens, aujourd’hui conservées dans les collections du prince de Liechtenstein, à Vienne, peintes entre 1616 et 1618 dans le cadre d’une série sur l’histoire du consul romain Publius Decius Mus, qui sacrifia sa vie lors d’une bataille contre les Latins vers 340 av. J.-C.
 

Jean Raoux (1677-1724), La Toilette avant le bal, huile sur toile, 98,7 x 138,5 cm. Estimation : 20 000/30 000 €
Jean Raoux (1677-1724), La Toilette avant le bal, huile sur toile, 98,7 138,5 cm.
Estimation : 20 000/30 000 €
Époque Louis XV, ployant en bois mouluré, sculpté et doré, garniture de soie grenat, 50 x 78 x 50 cm. Estimation : 6 000/10 000 €
Époque Louis XV, ployant en bois mouluré, sculpté et doré, garniture de soie grenat, 50 78 50 cm.
Estimation : 6 000/10 000 €

Une monumentale folie
Prédominants dans le décor de cette demeure, les biscuits de porcelaine de Sèvres – avec une série de six grands hommes (voir encadré page 14) – ou de Copenhague, devaient harmonieusement s’accorder avec une impressionnante pendule en marbre de 153 cm de hauteur, à motif des quatre muses désignant chacune d’un doigt l’heure sur le cadran en forme de sphère et au mouvement tournant. Une configuration étonnante pour une pendule monumentale qui trônait au centre d’une pièce et permettait de voir l’heure quel que soit l'endroit où l’on se trouve. «C’est un objet incroyable, sculpté dans un seul bloc de marbre et qui associe le travail du sculpteur Jacques-Philippe Le Sueur à celui de l’horloger du roi Lepaute», précise l’expert. Représentée sur un dessin aujourd’hui conservé au Fitzwilliam Museum de Cambridge (inv. 3197), cette horloge prenait place au centre d’un des deux pavillons circulaires de la chartreuse, construction principale de la folie Beaujon. Bâtie entre 1781 et 1783 par l’architecte Nicolas Girardin, celle-ci était destinée au banquier du roi et de la cour Nicolas Beaujon (1718-1786). Elle occupait 12 hectares entre le faubourg du Roule et l’Étoile (emplacement actuel de l’ hôtel Salomon de Rothschild dans le 8
e arrondissement). Vendue en 1796 à Ignace Vanlerberghe, fournisseur en grains et fourrage des armées de la République puis de Napoléon, elle fut agrandie et décorée à neuf par l’architecte Coffinet. La pendule est en place en 1801, selon une gravure publiée par Kraft et Ransonnette. Une folie à la hauteur des plus grandes collections !

vendredi 20 janvier 2023 - 14:00 (CET) - Live
Salle 5-6 - Hôtel Drouot - 75009
David Kahn , Kahn & Associés
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