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Une collection normande célèbre les peintres de cette terre d’accueil picturale

Publié le , par Vanessa Schmitz-Grucker

Qu’ils y soient nés ou qu’ils y aient séjourné régulièrement tout au long de leur carrière, les peintres de la Normandie ont posé quelques-uns des jalons les plus importants de la modernité.

Une collection normande célèbre les peintres de cette terre d’accueil picturale
Raoul Dufy (1877-1953), Voiliers dans un port, huile sur toile, 46 55 cm (détail).
Estimation : 120 000/140 000 

Des falaises déchirant la côte, des ciels spectaculaires écrasant tantôt un arrière-pays fleuri, tantôt une mer à leur merci : la Normandie est hantée par les légendes de marins et les rêves des pêcheurs. Tout un pan de l’art moderne porte son ADN et celui de l’impressionnisme. Alors, quand, après une brillante carrière d’entrepreneur dans l’agglomération elbeuvienne, M. X. prend sa retraite, au début des années 2000, et décide de se constituer une collection de tableaux anciens et modernes, il ne peut que regarder du côté des peintres de la région. En seulement vingt ans, l'amateur a réussi à faire dialoguer des artistes confidentiels du cru, des noms quelque peu oubliés de l’école de Rouen, avec les grandes signatures du Havre et de l’art d’après-guerre. De Boudin à Buffet en passant par Dufy, l’ensemble explore la relation des hommes à la mer, mais aussi au temps qui passe. C’est donc d’abord vers les écoles régionales que M. X. se tourne. Très vite, il adhère à l’association des Amis de l’école de Rouen et suit attentivement les conférences sur ses représentants, parfois dispensées par François Lespinasse, grand spécialiste des peintres de la Normandie. C’est à la vente annuelle du Lions Club d’Elbeuf, mais aussi dans les hôtels des ventes et auprès de galeries renommées, qu’il fait à partir de 2005 ses premières acquisitions. C’est ainsi qu’entrent en premier dans sa collection des noms emblématiques de cette école, comme Robert Antoine Pinchon (1886-1943) et sa Promenade en bord de Seine (400/500 €), un travail au fusain et à la gouache, acquis en 2007 lors de la vente organisée par le Lions Club pour sa fête de la peinture. C’est aussi là qu’il acquiert, du même artiste, une Étoffe japonaise, une huile sur toile qui fut exposée au Salon des artistes rouennais en 1934. 2 000/2 500 € sont attendus pour cette œuvre singulière dans le parcours du peintre de la Seine et de Rouen : le fondateur, avec Pierre Dumont, du groupe des Trente exploite ici une palette soutenue pour une nature morte au paon plutôt décalée. Une audace qui entre en résonnance avec les mots de Monet au sujet de Pinchon : «Une étonnante patte au service d’un œil surprenant.» Ces premiers pas de collectionneur sont encore accompagnés d’Albert Lebourg (1849-1928) et de son sujet de prédilection, avec Le Port de Rouen, une huile sur toile (3 000/3 500 €) acquise en salle en 2013, mais aussi ses Quais de Paris (ancienne collection Lespinasse, 3 000/4 000 €). Les Voiliers sur la Seine de Joseph Delattre (1858-1912), une huile sur toile (4 000/4 500) emportée aux enchères en 2006, ajoute une douce tonalité impressionniste.
 

Eugène Boudin (1824-1898), Le Pont sur la Touques de Trouville, huile sur toile, datée «(18)82», 45 x 64 cm (détail). Estimation : 80 000/
Eugène Boudin (1824-1898), Le Pont sur la Touques de Trouville, huile sur toile, datée «(18)82», 45 64 cm (détail).
Estimation : 80 000/100 000 
 

Rouen, Honfleur, Le Havre…
Comment ne pas céder à l’appel des peintres de la côte ? Peu à peu pointe le besoin d’élargir le champ d’acquisition afin d’étoffer son ensemble. M. X. se tourne alors naturellement vers les peintres de l’estuaire de la Seine et de l’école d’Honfleur. Progressivement, à partir de 2010, il choisit des pièces majeures. Eugène Boudin ne pouvait manquer à l’appel. La collection a compté neuf de ses œuvres, dont cinq sont présentées à cette vente. Une barque au milieu des gréements, des maisons colorées le long d’une eau qui reflète un ciel où le soleil peine à poindre : Le Havre, le bassin de la barque (80 000/100 000 €) est une huile tardive de Boudin, signée en 1895. Cette année-là, l’artiste séjourne régulièrement à Venise, en quête d’inspiration. Du Havre de son enfance à la cité des Doges, les mêmes ciels tumultueux sur des eaux calmes hantent le vieil homme marqué par la perte de sa femme. L’année suivante, ce sera au tour du Pont sur la Touques de Trouville, de 1882, d’être acquis par notre amateur (80 000/100 000 €). D’une facture plus réaliste, Le Marché à Honfleur (4 000/4 500 €) de Louis-Alexandre Dubourg (1821-1891), l’ami de Boudin, recèle même des accents néoclassiques hérités du maître de Dubourg, Léon Coignet. La postérité de l’œuvre de ce Normand qui jamais ne quitta sa région natale est à l’image de son caractère, humble, introverti et en proie au doute. Celui qui fonda le musée municipal d’Honfleur attendait fébrilement, sur son temps libre, le retour des pêcheurs. Déchargement du poisson sur la plage (5 000/5 500 €) et Le Retour de pêche (3 000/3 500 €) sont deux huiles, pour la première à la palette éclatante, la seconde plus atténuée, traduisant les recherches angoissées d’un peintre peu sûr de son talent, mais aujourd’hui légitimement conservé dans de nombreuses collections publiques, dont celles des musées des beaux-arts de Caen, de Rouen et de Pau.

 

Bernard Buffet (1928-1999), Nu assis, huile sur toile, datée «53», 97 x 130 cm. Estimation : 80 000/100 000 €
Bernard Buffet (1928-1999), Nu assis, huile sur toile, datée «53», 97 130 cm.
Estimation : 80 000/100 000 

Vers plus de modernité
2014 : M. X. s’offre la pièce maîtresse de sa collection, une huile sur toile signée Raoul Dufy. Ce départ de régates du Havre, Voiliers dans un port (120 000/140 000 €), est la scène fétiche du Havrais, maintes fois reprise dans son travail. Le dépouillement et la sobriété des lignes verticales des voiles suffisent à transcrire toute l’effervescence et la poésie du moment. Même vibrations lumineuses chez son cadet, Jean Dufy. Les deux frères, issus d’une famille de musiciens, travaillent leurs compositions avec la justesse d’une gamme parfaitement jouée : la fraîcheur des coloris de son Paysage aux environs de Preuilly-sur-Claise (4 000/4 500 €) ne souffre d’aucun élément narratif, la plénitude de la contemplation est totale. Comme son aîné, il fait de sa ville natale sa muse : Voiliers dans un port au Havre (18 000/20 000 €, voir Gazette, n° 21 de 2011, page 159) semble contenir les leçons de l’exposition havraise, en 1906, où Jean découvre Marquet, mais aussi Matisse et Derain. Entre simplification géométrique et hachures, la perspective du port se teinte d’une époustouflante modernité. C’est aussi la direction que prend la collection de M. X. avec La Folie solitaire de Georges Mathieu (70 000/90 000 €) et un Amoureux au coq rouge, un pastel et encre de Chine de Marc Chagall, daté 1974 (25 000/30 000 €). Faut-il y voir un signe ? La dernière acquisition du collectionneur est une vanité, un Nu assis (80 000/100 000 €) de Bernard Buffet, daté 1953, saisissante fin de chapitre. La figure vieillissante d’un homme contemplant son reflet dans un face-à-main annonce les « Memento mori » de 1955, réflexions sur le temps qui passe. Une page se tourne. Face au miroir comme face à la mer, l’humilité s’impose.
 

Jean Dufy (1888-1964), Voilier dans un port au Havre, huile sur toile, 64 x 79 cm. Estimation : 18 000/20 000 €
Jean Dufy (1888-1964), Voilier dans un port au Havre, huile sur toile, 64 79 cm.
Estimation : 18 000/20 000 


Une région à la source de toutes les inspirations ?
«A Year in Normandy» : l’exposition de David Hockney au musée de l’Orangerie (octobre 2021-février 2022) a révélé la Normandie sous un jour gai et coloré, au travers d’œuvres exécutée, confiné, dans sa longère du pays d’Auge. C’est dire si la singularité des paysages normands, ses falaises et sa mer turbulente fascinent encore les artistes. En peinture, les Normands se sont souvent imposés comme pionniers. Les enfants du pays, Jean-François Millet, le maître du réalisme, Jean Dubuffet, génie de l’art brut, mais aussi Eugène Boudin croisent Claude Monet, père de l’impressionnisme, Maurice Denis, théoricien des nabis, Louis Valtat, précurseur du fauvisme, puis les grands de l’art moderne, à commencer par Raoul Dufy, Fernand Léger et Jean Hélion. De 1850 à nos jours, la Normandie a aussi vu travailler une multitude d’artistes plus modestes, rassemblés en cercles, comme ceux de l’école de Rouen ou de l’estuaire. Parmi eux, Hippolyte Madelaine (1871-1966) et son Vase de roses (ancienne collection François Lespinasse, 500/600 €), Narcisse Hénocque (1879-1952) et sa Nature morte au vase (500/600 €) ou encore Maurice Vaumousse (1876-1961) avec une Nature morte aux fruits (500/600 €). La palette grise de Léon Jules Lemaître (1850-1905) berce de mystère son Église Saint-Jacques de Dieppe (huile sur panneau, 3 000/4 000 €). L’exposition que lui consacrait début 2020 le musée des beaux-arts de Rouen soulignait l’évolution de sa palette vers ce gris, des nuances ternes mais nacrées, mettant davantage en valeur ses personnages. Même le protégé d’Edgar Degas et de Jean Léon Gérôme, Jean-François Raffaëlli (1850-1924), a répondu à l’appel. L’été, il quitte Paris pour la côte. En 1882, il découvre Honfleur et dépeint la vie de son port. Ce n’est pas une scène de pêche, mais l’Embarquement des bœufs pour l’Angleterre qui retient son attention dans une huile sur panneau de 22 x 20 cm (6 000/8 000 €). À n’en pas douter, cette région aux nombreuses facettes aura sûrement encore bien des choses à dire pour le 150e anniversaire de l’impressionnisme à l’occasion, en 2024, de la 5e édition du festival Normandie impressionniste.
 

Léon Jules Lemaître (1850-1905), Église Saint-Jacques de Dieppe, huile sur panneau, 21,5 x 16 cm (détail). Estimation : 3 000/4 000 €
Léon Jules Lemaître (1850-1905), Église Saint-Jacques de Dieppe, huile sur panneau, 21,5 x 16 cm (détail).
Estimation : 3 000/4 000 
Tableaux du XIXe, modernes et contemporains
jeudi 19 mai 2022 - 15:00 (CEST)
Le Clos Saint-Marc, 40, rue Victor-Hugo - 76000 Rouen
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