Une carrière de porcelaine

Le 23 juin 2017, par Céline Piettre

Une collection privée contemporaine est à l’honneur au musée Guimet : celle d’Hikonobu Ise, japonais épris de porcelaine chinoise, une spécialité par ailleurs solidement implantée sur le marché.

Dans la maison d’Hikonobu Ise, arrangement éphémère du tokonoma (alcôve) associant une toile de Paul Cézanne, L’Assiette bleue, et un vase meiping à décor fahua pour la composition florale (ikebana)
Ise Collection © Shinchosha / Photo : Tetsuro Hirose


Quand il s’agit d’acheter de l’art, le collectionneur japonais Hikonobu Ise (prononcez «Isé»), ne se fie qu’à son instinct. À plus de 88 ans, l’homme croit encore aux coups de foudre, mais dans l’optique d’une relation durable : jamais, depuis qu’il s’est offert son premier vase « poussière de thé», en 1980, il n’a songé à se séparer ne serait-ce que d’une seule de ses acquisitions. La pureté d’une forme, la douceur d’une glaçure semblent compter avant toutes choses pour celui qui présente cet été ses porcelaines chinoises au musée Guimet à Paris. Les quelque quatre-vingts pièces retracent ainsi l’histoire de cet art, des monochromes Tang aux doucai de l’époque Qinq, en passant par les bleu et blanc des Yuan et Ming. Ces «chefs-d’œuvre», comme les décrit le catalogue de l’exposition, sont montrés pour la première fois hors du Japon. Sur presque cinq mille objets en la possession d’Hikonobu Ise, un tiers est consacré à la céramique chinoise, le reste se partageant entre les peintures du maître Ogata Kórin, les grands noms de l’art impressionniste et moderne, tels Renoir et Picasso, ou les artistes contemporains nippons. Longtemps restée confidentielle, sa collection sort de l’ombre depuis quelques années, notamment par l’intermédiaire de la fondation culturelle Ise, qu’il crée en 1983 pour soutenir et diffuser la création artistique. En 2012, il dévoile ainsi au musée d’Ishikawa une partie de ses trésors de porcelaine, en grande majorité des céramiques sorties des fours impériaux. «Des pièces presque toutes conservées dans les musées et par conséquent très rares sur le marché», selon l’expert en arts asiatiques du Cabinet Portier, Alice Jossaume. On verra également à l’institution parisienne ses vases portant la marque de l’empereur Qianlong (1735-1796), les plus prisés aujourd’hui par les acheteurs chinois  lesquels voient en ce quatrième souverain de la dynastie Qing et grand mécène leur héros de l’art national.
 

Dynastie Ming (XVe-XVIe siècle). Vase à motif d’oiseaux aquatiques sur un étang de lotus, glaçures fahua, fours de Jingdezhen, h. 27 cm, diam. 17.3 cm
Dynastie Ming (XVe-XVIe siècle). Vase à motif d’oiseaux aquatiques sur un étang de lotus, glaçures fahua, fours de Jingdezhen, h. 27 cm, diam. 17.3 cm.
© Ise Collection / Photo : Shigefumi Kato
Dynastie des Song du Nord (XIe-XIIe siècle). Aiguière en forme de melon, porcelaine qingbai, 25,5 x 16 x 12,2 cm. © Ise Collection / Photo : Shigefumi
Dynastie des Song du Nord (XIe-XIIe siècle). Aiguière en forme de melon, porcelaine qingbai, 25,5 x 16 x 12,2 cm.
© Ise Collection / Photo : Shigefumi Kato
Dynastie des Song du Sud (XIIe-XIIIe siècle). Vase céladon brun-jaune, dit «couleur de riz», h. 22,5, diam. 13,5 cm. © Ise Collection / Photo : Shigef
Dynastie des Song du Sud (XIIe-XIIIe siècle). Vase céladon brun-jaune, dit «couleur de riz», h. 22,5, diam. 13,5 cm.
© Ise Collection / Photo : Shigefumi Kato











À l’image des lettrés
«Les objets de monsieur Ise proviennent de collections japonaises anciennes, tandis que d’autres ont été achetés sur le marché de l’art», nous informe la commissaire de l’exposition, Claire Déléry. «En galerie ou aux enchères», précise Hikonobu Ise, la meilleure manière d’après lui de garantir l’authenticité des œuvres, et par ailleurs «un de ses grands plaisirs». À la ville, Hikonobu Ise règne sur l’industrie agro-alimentaire internationale, en tant que premier producteur et distributeur d’œufs de poule du Japon et sixième mondial, la Food Ise ayant implanté des filiales Singapour, en Indonésie et jusqu’aux États-Unis. Mais une fois rentré chez lui, dans la petite commune de Takaoka où il est né, le «Egg King», tel qu’on le surnommait dans les années 1980, délaisse ses affaires pour des considérations purement esthétiques. À l’image des lettrés de la dynastie Song, sa période de prédilection, il médite devant la beauté de la porcelaine : «Chaque semaine, je sors une pièce de sa boîte afin de la contempler». L’émotion vient encore de la façon dont ces précieux objets sont «déshabillés», chacun d’eux étant méticuleusement enveloppé dans un carré de soie noué par un lien selon l’art de l’emballage japonais. Il se sert de ses bols «au quotidien», notamment dans le cadre très codifié de la cérémonie du thé qu’il dirige en tant que «maître» officiant. Les porcelaines viennent également orner le tokonoma, cette alcôve surélevée dans laquelle sont disposées des œuvres à contempler. Elles y tiennent parfois compagnie, au gré des envies du collectionneur, à une nature morte de Cézanne ou à une peinture contemporaine. Les céramiques chinoises, importées au Japon depuis le VIIIe siècle, furent utilisées dès le XIIIe par les moines bouddhistes pour la préparation du thé. Depuis lors dans l’archipel, le précieux breuvage ainsi que son rituel restent indissociables de la porcelaine chinoise. Ces «objets de Chine», ou karamono, se transmettent ainsi de génération en génération au sein des communautés bouddhistes et des familles nobles. Quant à la nature des pièces importées, «elle suit l’évolution des productions chinoises elles-mêmes», explique la commissaire de l’exposition. Ainsi en va-t-il des «céladons bleu-vert des fours de Longquan et des temmoku noirs des fours de Jian, puis des kinrande ornés de feuilles d’or et enfin des bleu et blanc dont certaines formes sont spécialement adoptées pour l’exportation»  tous représentés dans la collection Ise.

Dynastie Ming, marque de l’empereur Jiajing (1522-1566). Bol à décor de cerfs, fleurs et oiseaux, porcelaine kinrande («brocart d’or «), h. 6,2 cm, di
Dynastie Ming, marque de l’empereur Jiajing (1522-1566). Bol à décor de cerfs, fleurs et oiseaux, porcelaine kinrande («brocart d’or «), h. 6,2 cm, diam. 12,1 cm.
© Ise Collection / Photo : Shigefumi Kato

 

Le goût japonais à l’épreuve du marché
En réalité, existe-t-il ce «palais» nippon en matière de céramiques chinoises ? «Oui, nous répond l’expert Alice Jossaume, les collectionneurs japonais sont réputés pour leur goût sobre et élaboré, ce qui apporte une valeur ajoutée à leur collection quand ils décident de la disperser aux enchères.» Les Chinois, par exemple, en raffolent. Un goût forgé à la tradition, nourri à l’épure et à la sophistication de l’esthétique Song, et dont la subjectivité se libère progressivement au XXe siècle, sous l’influence moderniste. Au Japon, les grands amateurs de céramiques chinoises d’avant-guerre s’appellent Denzaburo Fujita, Tokiwayama Bunk, ou Shigetaka Hozumi ; plus près de nous, le marchand d’art asiatique Sakamoto Goró (1923-2016) ou encore Tsuneichi Inoue (1906-1965), dont la dispersion de la collection de céramiques chez Sotheby’s à Londres en 2015 a rapporté 7,91 M£ (soit 11,01 M€) à la maison de ventes. Parmi les pièces proposées, un vase beishoku guanyao («couleur de riz») de la dynastie des Song du Sud (XIIe-XIIIe siècle), se voyait acquérir pour 1,08 M£ par un certain Hikonobu Ise… Mais, si l’amour de la porcelaine chinoise est profondément inscrit dans leur ADN, les collectionneurs japonais des générations nouvelles, tels les très fortunés Soichiro Fukutake ou Tadashi Yanai, s’intéressent davantage à la création contemporaine, en particulier nationale. Trop coûteuse, la porcelaine ? Si après un pic autour des années 2011-2012, sa cote tendrait désormais à la baisse, la technique, particulièrement appréciée par les Chinois qui dominent le marché, flirte toujours avec les sommets. «Les grands collectionneurs sont un peu fatigués des prix fous dans ce secteur, plusieurs dizaines de millions pour une pièce !», remarque la galeriste bruxelloise Gisèle Croës. Souvenons-nous du petit bol Ming fabriqué sous Chenghua (1465-1487) qui battait en 2014 le record mondial pour une porcelaine chinoise avec une adjudication à 36 M$ ou, en 2013 à Drouot, du succès remporté par la collection Stryker. «Beaucoup de Japonais fréquentaient le marché parisien dans les années 1990, raconte Alice Jossaume, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui, où ils souffrent de la concurrence de Chinois qui ont davantage de moyens qu’eux.» Un niveau de prix qui réduit aussi les possibilités d’acquisition des musées, lesquels se concentrent, tel Guimet, sur des pans plus spécifiques, comme « certaines productions de grande qualité de la seconde moitié du XIXe et du XXe siècle qui ne sont pas le centre d’intérêt majeur du marché actuellement », explique Claire Déléry. Autre possibilité pour l’institution d’enrichir ses collections : les dons. Une voie que Hikonobu Ise, classé en 2016 dans le top 100 des plus grands collectionneurs au monde par Artnet, pourrait envisager si, et seulement si, il «trouve un musée à la hauteur de [s]es œuvres». À suivre, donc…

 

4 QUESTIONS À
HIKPNOBU ISE

 
 
 

Quelle est à vos yeux la période de production la plus remarquable de toute l’histoire de la porcelaine chinoise ?
Même si j’ai une nette préférence pour les céramiques de la dynastie Song (960-1279), car elles sont dotées d’une forte spiritualité, je suis attaché à chacune des pièces présentées au musée Guimet, qui sont les plus belles de ma collection. Toutes racontent une histoire et sont liées à des souvenirs personnels. Je suis très honoré de les partager avec le public français.

Les porcelaines chinoises sont aujourd’hui particulièrement recherchées, atteignant parfois des sommes astronomiques…
Je pense qu’auparavant les céramiques chinoises n’étaient pas appréciées à leur juste valeur. Cela me semble naturel que leurs prix s’alignent aujourd’hui sur ceux des peintures impressionnistes – que je collectionne par ailleurs. Et il est fort probable, selon moi, que cette tendance à la hausse perdure.

Vous est-il déjà arrivé de renoncer à une pièce à cause de son prix trop élevé ?
J’ai l’habitude de dire : «Achetez de l’art par passion, suivez vos instincts et ne pensez pas au prix !» C’est ainsi que je fais toutes mes acquisitions, de façon impulsive. Je marche au coup de foudre ! Il ne m’est arrivé qu’une seule fois de ne pas pouvoir acheter un objet pour des raisons économiques. C’était il y a quelques années : un céladon Ru proposé chez Sotheby’s à Hongkong...

Avez-vous déjà acheté une pièce sur le marché parisien ?
J’ai eu l’occasion d’acquérir un vase à décor noir incisé sur engobe blanc, datant des Song du Nord, auprès d’une grande famille parisienne. C’est une œuvre que j’apprécie beaucoup.
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