Une biennale entre deux eaux

Le 28 avril 2017, par Sarah Hugounenq

Lancé en 2013, Révélations s’ouvre cette année dans un contexte bouleversé. Avec l’annualisation de la Biennale des antiquaires, le salon des métiers d’art cherche sa place et son public le 4 mai. Enjeux d’un nouveau calendrier.

Vue du salon Révélations 2015, au Grand Palais à Paris.
© Photo proevent

La troisième édition du salon Révélations a la saveur d’une première fois. Nommée en septembre dernier présidente d’Ateliers d’art de France (AAF), Aude Tahon inaugure l’événement, autrefois présidé par son fondateur et précédent directeur de l’AAF, Serge Nicole. Outre un changement de gouvernance et son lot de conséquences sur l’histoire du salon, le calendrier bousculé, qui l’a obligé à déplacer son rendez-vous de la rentrée au milieu du printemps, promet de peser sur sa destinée. «Il n’était pas envisageable d’organiser la biennale des métiers d’art en dehors du Grand Palais. Marqué culturellement et historiquement dans Paris, ce monument majestueux abritait autrefois le Salon des artistes décorateurs, lignée dans laquelle Révélations s’inscrit», explique Aude Tahon. Si, en apparence, la manifestation joue la carte de la continuité, la modification calendaire est moins un ajustement anodin qu’un pari.
Créer un rendez-vous international
Avec 300 mètres carrés supplémentaires, le salon poursuit sa volonté de représenter de manière toujours plus approfondie le secteur des métiers d’art. Alors qu’ils n’étaient que trois cents exposants en 2015, ils seront quatre cents participants sous la nef du Grand Palais, du 4 au 8 mai. Garant de continuité, la scénographie d’Adrien Gardère distinguera pour la troisième fois les stands des artisans, galeries ou institutions de l’exposition dans l’allée centrale, servie de manière uniforme sur «Le Banquet». «Le mois de mai permet de créer un grand événement international à Paris et de toucher davantage le grand public. En nous intercalant entre les autres temps forts de l’année en janvier et en septembre, nous donnerons de la visibilité à Révélations», remarque la présidente. Installée en septembre, cette vitrine de l’excellence des métiers d’art bénéficiait de la proximité avec la notoriété du salon Maison & Objet, pour lequel un billet couplé avait été prévu l’an passé. Retournement de situation : pour Henri Jobbé-Duval, commissaire général de Révélations, «les passerelles avec Maison & Objet étaient très faibles». Quant au public professionnel international qu’il générait, les organisateurs de la biennale préfèrent leur substituer de grands collectionneurs américains et émiratis, triés sur le volet. «L’avenir de Révélations réside à l’international», poursuit la nouvelle présidente. «C’est un acte militant. Nous y organisons des débats et des rencontres sur les formations. La réflexion de la France sur son secteur des métiers d’art a valeur d’exemple pour certains pays, et Révélations veut en être l’ambassadeur. Nous invitons à un dialogue mondial.» Cette troisième édition souhaite bien poursuivre son internationalisation, malgré l’ombre que font planer l’ancrage historique de la Design Week milanaise et Fuorisalone, un mois seulement auparavant. Pour ce cru 2017, la manifestation mettra donc à l’honneur les créateurs de quatorze pays contre dix-sept précédemment avec au centre un invité d’honneur, le Chili. «Nous étions présents en 2015 sur le “Banquet” central et avons apprécié les points communs que nous partageons avec la France sur le questionnement des métiers d’art. Cette participation a permis de faire un appel à projets, porté par le gouvernement chilien lui-même, afin de montrer combien les savoir-faire ancestraux sur la matière nous portent vers l’avenir», explique Maria Paz Santibañez, attachée culturelle du pays en France. «Le Chili porte les valeurs que Révélations incarne : l’ouverture au monde, l’importance de la matière, le dépassement des savoir-faire traditionnels vers l’art contemporain…», précise Henri Jobbé-Duval.

 

Jacques Owczarek, pour la galerie Arcanes. © Stéphane Briolant
Jacques Owczarek, pour la galerie Arcanes.
© Stéphane Briolant

Quand hétérogénéité rime avec fertilité
Savoir-faire traditionnels et art contemporain : le commissaire général pointe du doigt la double filiation dont se réclame le salon. L’éternelle tension entre art et artisanat lui vaut de nombreuses critiques quant à son hétérogénéité. Comment réunir en effet sous un même vocable le mobilier d’intérieur de l’atelier berlinois Stefan Leo, la sculpture animalière de Jacques Owczarek (galerie Arcanes) et les bijoux martelés de Laurence Oppermann ? Cette diversité résume la difficulté du salon à trouver son identité propre, empêtré dans une société pétrie de cloisonnements entre artistes contemporains, artisans, designers, architectes et décorateurs. «Nous sommes une communauté créative en mouvement, non des exécutants», justifie Serge Nicole. Et l’ancien président d’Ateliers d’arts de France de surenchérir : Nous sommes un ensemble non abouti et hétérogène, car c’est le propre de la création !» «L’esprit d’ouverture et fédérateur du salon a toujours existé», se défend Henri Jobbé-Duval. «C’est dans ce sens que nous accueillons l’exposition «Péri’Fabrique», en partenariat avec D’Days, et ses duos entre un artisan d’art et le designer qu’il a choisi. Nous avons besoin de cet équilibre.» Repoussant l’alliance avec les décorateurs et architectes de Maisons & Objet, Révélations jette ainsi les bases d’une collaboration pérenne avec le festival du design et son public. Dans ce cadre sont organisés des speed dating professionnels pour prescripteurs et artisans au sein du salon. À l’instar du fonctionnement des D’Days, la biennale sort également de sa coquille et irrigue tout Paris, avec un parcours hors-les-murs inédit. De la Cité de la céramique de Sèvres, pour une exposition sur le couple Andrée et Michel Hirlet, au dialogue conçu par le musée de la Vie romantique entre vingt-sept créateurs et l’œuvre florale du peintre naturaliste Pierre-Joseph Redouté, en passant par la mise en valeur des savoir-faire d’ébénisterie dans le cadre de l’exposition sur l’art du siège en France depuis le Roi-Soleil, au Mobilier national, le salon étend peu à peu son empreinte sur la capitale.

 

Joaillerie Walka, Claudia Betancourt et Nano Pulgar. DR
Joaillerie Walka, Claudia Betancourt et Nano Pulgar.
DR

Une articulation difficile avec les JEMA
Ce premier essai d’essaimage n’est pas sans rappeler la logique des Journées européennes des métiers d’art (JEMA), qui se tenaient début avril. Avec l’arrivée de Révélations au printemps se pose avec acuité la question d’une meilleure articulation entre les deux événements, et donc plus largement entre les Ateliers d’art de France et l’Institut national des métiers d’art. «Les JEMA sont un partenaire sur le terrain, mais nous n’avons pas les mêmes enjeux. Leur action est fortement inscrite en régions et touche un public large et local. Il faudrait leur demander ce qu’ils pensent d’une collaboration. Tout ce qui viendra renforcer la visibilité du secteur des métiers d’art sera une bonne chose», explique Aude Tahon, dans l’espoir discret de devenir avec son salon la tête de pont des JEMA. Si la diffusion nationale de la biennale n’est effectivement pas encore d’actualité, force est de constater que l’ouverture au grand public que revendiquent les Journées européennes se retrouve à Révélations : pour la première fois se tiendront des visites guidées menées par des conférenciers spécialisés, pour mieux faire comprendre la subtilité des techniques, la multiplicité des démarches des créateurs et le vaste panorama des métiers d’art. De l’ouverture au monde à l’attraction des professionnels entre deux foires internationales, sans omettre la reconnaissance des spécificités d’un secteur aux yeux du grand public dans un contexte de forte concurrence, les défis de cette troisième édition sont pluriels et en fondent toute la séduisante singularité. «Le concept est toujours en réflexion, conclut Serge Nicole. En perpétuel mouvement, nous chercherons toujours des pistes d’avenir.»

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