Une bibliothèque pour l’Humanité

Le 24 mai 2018, par Sophie Reyssat

Célébrant ses 650 ans d’existence, la Bibliothèque nationale d’Autriche, à Vienne, montre ses plus beaux trésors, présentés dans sa salle d’apparat, véritable joyau des arts et du savoir.

Salle d’apparat.
© Bibliothèque nationale d’Autriche/Hloch

Un phénomène étrange se produit en pénétrant dans la salle d’apparat de la Bibliothèque nationale d’Autriche : les voix deviennent un murmure, les conversations se taisent et les enfants eux-mêmes restent cois, chacun étant accaparé par la majesté de l’écrin dans lequel il vient de pénétrer. Ce respect émerveillé amuse toujours Michaela Pfundner, commissaire de l’exposition «Trésor du savoir. 650 ans de la Bibliothèque nationale d’Autriche». Retraçant l’histoire de l’institution, ses vitrines rendent compte de la richesse de ses collections, renouvelant chaque mois, et pendant toute l’année 2018, une partie des œuvres présentées dans cette salle historique.
Un écrin au service du savoir
Avec plus de soixante-dix-sept mètres de long  toute la longueur du bâtiment occupant la Josefsplatz  et près de vingt mètres de haut, la galerie en impose, sans écraser pour autant le visiteur. Là réside toute la magie du baroque autrichien. À la demande de Charles VI, Johann Bernhard Fischer von Erlach a établi les plans de ce joyau architectural, édifié par son fils Joseph Emanuel entre 1723 et 1726. La coupole centrale, portant l’élévation à près de trente mètres, crée une respiration dans cet espace qu’elle divise en deux ailes. La circulation s’y faisait à l’inverse du parcours actuel, selon une mise en scène très symbolique. Venant du palais mitoyen de la Hofburg, l’empereur et sa cour faisaient leur entrée sous la voûte représentant des allégories de la Paix, et progressaient vers la rotonde célébrant l’apothéose du souverain. Entouré par les statues des plus illustres personnages de la maison Habsbourg, il trône toujours en son centre sous les traits d’Hercule, héros guerrier et conducteur des muses. Au-dessus de sa tête, des fresques achevées en 1730  un chef-d’œuvre de Daniel Gran faisant également l’apologie du commanditaire de la bibliothèque  environnées par une galerie d’érudits personnifiant les sciences. Le programme iconographique se prolonge au plafond de l’aile suivante, sur fond de batailles, l’empereur pouvant s’enorgueillir de la victoire contre les Ottomans et de la fin de la guerre de Succession d’Espagne. Outre le décor, l’architecture elle-même contribue à l’apologie du pouvoir, quatre puissantes colonnes marquant l’entrée dans la rotonde et portant la voûte céleste illuminée de vastes lunettes. Chacun l’aura compris, Charles VI gouverne «par la confiance et par la force», selon sa devise. Le décor étant posé, place aux livres, grimpant à l’assaut des murs et envahissant les salles de lecture, dissimulées derrière de lourdes portes ménagées dans l’épaisseur des bibliothèques.

 

Bible de Gutenberg, imprimée par Johannes Gutenberg, vers 1454.
Bible de Gutenberg, imprimée par Johannes Gutenberg, vers 1454. © Bibliothèque nationale d’Autriche

Enrichissement et classification
À peine installée dans le fastueux édifice, la bibliothèque de la Cour s’est enrichie des insignes volumes du prince Eugène de Savoie. Le valeureux général, considéré par Montesquieu comme le plus éminent homme de lettres de la capitale impériale, était un collectionneur universel célébré par les plus grands esprits de son temps. S’entourant des meilleurs spécialistes pour dénicher des trésors acquis par pure passion bibliophile, et non pour briller en société, il avait constitué une bibliothèque à son image, embrassant tous les domaines des sciences. À sa mort, quelque quinze mille manuscrits, volumes illustrés d’estampes, atlas et dessins ont été sauvés de la dispersion par Charles V, qui s’en est porté acquéreur en 1738. Mis en exergue dans la rotonde, ils constituent toujours l’un des atouts de l’institution, qui compte à ce jour près de deux cent mille imprimés. Le recensement et le référencement des ouvrages sont rapidement apparus comme une nécessité. En témoignent notamment les reliures thématiques du prince Eugène : jaune pour les sciences naturelles et les arts, bleu pour la théologie et le droit, rouge pour l’histoire et la littérature. Elles sont loin de suffire, les ouvrages anciens étant complétés par des thématiques au goût du jour. Un intérêt accru se manifeste ainsi pour les sciences. À côté des connaissances encyclopédiques, se développe le savoir stratégique des cartes, atlas, vues topographiques et autres globes  ceux de Coronelli ponctuent les angles de la rotonde, d’autres disposent de leur propre musée. L’esprit des Lumières souffle sur la bibliothèque, mais certains livres ont été mis à l’index  sans jamais être détruits , comme le poème de La Pucelle d’Orléans écrit par Voltaire en 1755. Si les nouvelles acquisitions sont référencées par Gerard Van Swieten  administrateur à partir de 1745 , son fils et successeur, Gottfried, étend le procédé à l’ensemble des collections en 1780, grâce à un système révolutionnaire remplaçant les catalogues traditionnels : un fichier de quelque trois cent mille cartes conservées dans deux cent cinq coffrets. Le début de la modernité, pour ce bibliothécaire disposant pour la première fois d’un budget d’acquisition.

 

Bible de Gutenberg, imprimée par Johannes Gutenberg, vers 1454.
Bible de Gutenberg, imprimée par Johannes Gutenberg, vers 1454.© Bibliothèque nationale d’Autriche

Une bibliothèque, huit collections
Miroir de chaque époque, la bibliothèque s’est enrichie au gré des centres d’intérêts des empereurs  on s’étonnera ainsi devant les champignons naturalistes en cire et les échantillons de bois catalogués au tournant du XXe siècle, en écho à la passion de François Ier pour la botanique , jusqu’à ce que l’institution de la Cour, devenue nationale en 1920, se recentre sur l’acquisition d’ouvrages en lien avec l’Autriche. Michaela Pfundner a tenu à montrer ce cheminement de la pensée, depuis le précieux Évangéliaire de Johannes von Troppau  si réussi que son auteur l’a fièrement signé et daté, en 1368 , jusqu’à l’ouverture de nouveaux départements en phase avec notre époque  comme celui de la photographie  et la numérisation des documents pour le futur. L’occasion pour des trésors de sortir de leur réserve. Parmi les plus anciens, la Bible de Gutenberg réalisée vers 1454, et le Psautier de Mayence intégrant des lettrines décoratives bicolores, imprimées par procédé mécanique en 1457. Inscrite, comme lui, au patrimoine de l’Unesco, la Table de Peutinger, dessinée vers 1200 et montrant les routes de l’Empire romain, sera également montrée. En avril dernier, on a pu admirer la représentation de la théorie des planètes de Tycho Brahe, datant de 1661. Succédant aux œuvres du département géographique créé en 1906, d’autres thématiques sont abordées, à l’image de l’histoire naturelle, illustrée par des dessins et des estampes réalisés suite aux expéditions autour du monde, ou à la visite de la ménagerie du château de Schönbrunn… La collection de papyrus raconte une tout autre aventure, humaine celle-là. Fondée en 1883 par l’archiduc Rainer avant d’être offerte à François-Joseph, riche de près de 180 000 pièces, elle demeure l’une des plus importantes au monde. C’est également le cas de celle des manuscrits musicaux, conservés depuis la Renaissance et considérablement étoffés au XIXe siècle, époque à laquelle fut acquise la partition originale du Requiem, composé par Mozart en 1791. Une œuvre sans frontières, présentée dans une vitrine jouxtant celle consacrée à l’espéranto. Dans les années 1930, les policiers de Vienne étudiaient cette langue internationale, nous apprend la commissaire de l’exposition. Il suffit de tendre aujourd’hui l’oreille pour constater que les visiteurs, bien que de nationalités différentes, partagent la même admiration devant les œuvres présentées. Un patrimoine pour l’humanité. 

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