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Une arme d’alliance franco-espagnole sous Bonaparte signée Boutet

Publié le , par Sophie Reyssat
Vente le 18 mars 2024 - 14:00 (CET) - 8, rue Dominique-Larréa, Z.A. Layatz - 64500 Saint-Jean-de-Luz
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Présent de Bonaparte à un officier de la marine hispanique, ce pistolet de récompense, emblématique du savoir-faire de Boutet, retrace l’histoire de la flotte de Charles IV à Brest, entre 1799 et 1802.

  Une arme d’alliance franco-espagnole sous Bonaparte signée Boutet
 

Ce pistolet démontre le niveau d’excellence atteint par la manufacture d’armes de Versailles, grâce à Nicolas-Noël Boutet (1761-1833). Sous son égide, l’atelier, créé en 1793 pour armer les soldats de la République, devient une fabrique connue dans toute l’Europe pour ses productions de luxe. Ce n’est pas un hasard si l’arquebusier le plus éminent de son époque fait graver le titre de «directeur artiste» auprès de son nom sur les armes qu’il produit. On retrouve une telle signature sur le canon de ce pistolet, qui réunit les caractéristiques de ses plus belles créations. Son acier a ainsi reçu une finition entièrement bleuie, une teinte obtenue par chauffage selon un savoir-faire des plus précis, garantissant à la fois l’uniformité et la beauté de la couleur. L’arme est également richement dorée. Sur ses fonds amatis, un foisonnant décor ciselé en fort relief pare ses garnitures en argent et vermeil : vase fleuri surmontant une ancre sur le devant du pontet, proue de navire fendant les flots sur celui-ci, dauphins dans des bosquets de roseaux, ancres encordées et flots stylisés sur la calotte. À eux seuls, bleui et dorure caractérisent une arme réservée à un officier, tandis que les motifs ornementaux désignent un marin. Sur chaque face de la courbure de la crosse, des trophées de marine à l’ancre, enrichis d’une voilure et de joncs, en constituent une preuve supplémentaire. Des incrustations de cette qualité sur la crosse sont rares. Le canon à pans, plus complexe à produire, représente quant à lui une coquetterie signant une belle fabrication. Il en est de même des rayures «cheveux» destinées à guider la trajectoire de la balle : tirant leur nom de leur finesse exceptionnelle, elles sont un gage de précision, mais aussi de sophistication. La qualité du noyer, sculpté d’une frise perlée, va de pair avec le raffinement général de ce pistolet, que Boutet élève au rang d’œuvre d’art.
 

Nicolas-Noël Boutet, directeur artiste de la manufacture de Versailles, époque Consulat, vers 1802, pistolet à silex de luxe offert par le
Nicolas-Noël Boutet, directeur artiste de la manufacture de Versailles, époque Consulat, vers 1802, pistolet à silex de luxe offert par le Premier consul Bonaparte à un officier de la marine espagnole à Brest, calibre 14 mm, canon de 27,1 cm, l. 40 cm.
Estimation : 15 000/20 000 €

En paire avec celui de Tolède ?

Son luxe le fait entrer dans la catégorie des armes d’honneur. Alors que la Révolution avait aboli les décorations par souci d’égalité, elles vont les remplacer à partir de 1799 pour gratifier le mérite militaire ou être offertes en cadeaux diplomatiques. Les armes de récompense n’étant pas personnalisées, elles ne sont attribuables que grâce à leur coffret, à l’intérieur duquel est inscrit le nom de leur récipiendaire. Numéroté 168, mais ayant perdu sa boîte, ce pistolet est anonyme. On peut cependant le rapprocher d’un modèle conservé au musée de l’Armée de Tolède, lui aussi sans attribution, mais presque parfaitement identique et inscrit 169. Tout porte à croire qu’il s’agit d’une paire. Présentant un décor de garnitures similaires, mais comparativement plus modestes en raison de l’absence d’incrustations d’argent sur leurs crosses simplement quadrillées, plusieurs pistolets ont gardé leurs coffrets, conservés dans des collections muséales ou privées. Ils portent des noms – parfois mal orthographiés – de capitaines de la flotte hispanique présents à Brest entre 1799 et 1802, comme Bulron et Churruca. Plutôt que des présents récompensant un fait de guerre héroïque, ces cadeaux remerciant les marins représentent «un symbole de l’amitié entre nos deux pays, alors que la flotte espagnole était l’une des plus réputées de son temps et que la France était au summum de l’arquebuserie», précise Arnaud de Gouvion Saint-Cyr, spécialiste du sujet.

Un arrêté établit qu’il «sera donné à chaque capitaine de la flotte espagnole, à Brest, un sabre d’abordage et une paire de pistolets»

Alliés contre l’Angleterre

Ces armes d’exception lèvent le voile sur une page méconnue de notre histoire. Dans son ouvrage retraçant l’aventure de l’escadre espagnole dans le port breton, La Escuadra española del océano en Brest, 1799-1802, publié en 1951 par l’Instituto Histórico de Marina, à Madrid, José Maria Carlan établit qu’une escadre de quinze navires, quatre frégates et quatre corvettes, appareillèrent de Cadix pour venir mouiller à Brest, le 8 août 1799. En mai 1800, l’effectif des troupes comptait pas moins de 12 546 hommes, dont près de la moitié embarqués. À l’issue de la première coalition européenne contre la France révolutionnaire, l’Espagne a en effet déposé les armes pour signer un traité d’alliance avec notre pays, en 1795. Les Anglais, quant à eux, n’en démordent pas, et sont le fer de lance de la deuxième coalition lancée en 1798. Le Directoire, bientôt remplacé par le Consulat après le coup d’État du 18-19 brumaire – 9-10 novembre 1799 –, doit défendre un front immense s’étendant du nord de la Hollande jusqu’au sud de l’Italie, alors que ses troupes sont en infériorité numérique. Le défi est de taille. C’est dans ce contexte que nos alliés espagnols sont venus soutenir notre flotte contre l’hégémonie de l’Angleterre. Mais l’efficacité de son blocus maritime oblige les navires à stationner en rade de Brest. Il aggrave également les difficultés de ravitaillement, aléatoire par voie terrestre en raison de l’état des routes et de la menace des Chouans. Cinq bateaux espagnols participeront néanmoins à l’expédition de Saint-Domingue, partie de Brest le 14 décembre 1801, pour faire rentrer dans le rang des îles aspirant à l’autonomie. Le 25 mars 1802, la signature du traité d’Amiens, étendant la paix sur l’Europe, entérine le départ des Espagnols, qui lèveront l’ancre le 29 avril 1802. Le Premier consul Bonaparte n’a pas manqué de les honorer, «voulant donner à l’escadre espagnole de Brest un témoignage de sa satisfaction de la conduite des officiers et des équipages, pendant leur séjour dans le port». Un arrêté du 14 floréal an X – 4 mai 1802 – établit ainsi qu’il «sera donné à chaque capitaine de la flotte espagnole, à Brest, un sabre d’abordage et une paire de pistolets». Les collectionneurs auront à cœur de retrouver le propriétaire de celui-ci.

lundi 18 mars 2024 - 14:00 (CET) - Live
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