Un taureau radieux du Corbusier

Le 27 février 2020, par Anne Doridou-Heim
Le système architecturé du Corbusier se traduit aussi sur le papier avec ce taureau accompagné de symboles. Un «labeur secret» bientôt dévoilé. 
Le Corbusier (1887-1965), Taureau, 1963, collage de pièces de papier gouaché et encre de Chine sur traits de crayon, 110 70 cm.
Estimation : 60 000/80 000 

Faire une architecture c’est/faire une créature», écrivait-il dans le Poème de l’angle droit, en 1955. Le monde entier connaît Le Corbusier, né Charles-Édouard Jeanneret en 1887, en Suisse, comme «père de l’architecture moderne», théoricien avant-gardiste qui fait scandale en 1925 en préconisant de réduire Paris à une vingtaine de gratte-ciel, concepteur de cinq «cités radieuses», dont la plus emblématique à Marseille, et de Chandigarh, pour ne citer que cela. L’homme insatiable a déposé ses bétons bruts tout au long de ses nombreux voyages. Mais toujours l’architecte, dans le secret de «l’atelier de la recherche patiente», ainsi qu’il le définissait lui-même, sentait brûler en lui la flamme de l’artiste plasticien et consacrait la moitié de sa journée à mener ce «labeur secret». C’est son ami et mentor des premières années, le peintre Amédée Ozenfant (1886-1966) qui l’a guidé sur ce chemin. Ils fondent ensemble, en 1918, un nouveau mouvement artistique : le purisme. Souhaitant dépasser le cubisme, ils veulent un retour à un ordre classique avec des compositions frontales dénuées de pathos. Le Corbusier va donner à des éléments naturels – os de boucherie, coquillages roulés par la mer, cordages… – le statut d’«objets à réaction poétique». Jamais plus il ne cessera de peindre, même au cœur du bouillonnement architectural des années 1930. À partir de 1952, il s’intéresse au taureau – les premiers croquis apparaissent dans les Sketchbooks au printemps de cette année-là. Hasard ou conclusion ? Le Corbusier affirmera les deux en s’exprimant ainsi : «Intuitivement depuis vingt ans, j’ai conduit mes figures vers des formes animales porteuses du caractère», et expliquant plus tard que c’est par hasard, en voyant à 90 degrés un ancien dessin puriste tombé à terre que l’idée lui était venue. Finalement, les deux ne sont pas incompatibles, le taureau apparaissant comme le symbole même de la cosmogonie corbuséenne. Bruno Cigoi, dans le catalogue de l’exposition de 2014 à la galerie Zlotowski, écrit : «Il constitue une sorte de bilan pictural entamé à l’âge de 65 ans, de la vie d’un poète et d’un humaniste.» Le Corbusier donnera naissance à dix-huit sujets différents déclinant ce thème, matérialisés par dix-neuf grandes huiles et une immense tapisserie rebrodée, devenue le rideau de scène du théâtre Bunka Kaikan, à Tokyo. À ce collage aussi, réalisé en 1963, il pratiquait alors souvent des essais de couleurs en vue d’une œuvre monumentale. Deux cornes pointant dans le rose du fond, un mufle cerné de poils noirs, un œil regardant le spectateur de travers, voilà pour la tête du taureau. Le corps en revanche ne fixe rien de réel, il se fait symbole. Sur le côté droit, une frise décline, de bas en haut, une feuille de chêne, un coquillage, un cristal et une main, une valse des éléments naturels à regarder comme un rébus, que les enchères sauront sans doute décrypter.

vendredi 29 mai 2020 - 14:00,16:00 - Live
Salle 1 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Ader