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Un tableau de Murillo caché en France depuis 1764

Publié le , par Carole Blumenfeld

La redécouverte de ce tableau de Murillo ne devrait pas manquer de faire du bruit tant en Espagne qu’en Angleterre où est conservée l’autre version, aujourd’hui déposée au musée d’Oxford.

Bartolomé Esteban Murillo (1617-1682), Le Christ bon pasteur, huile sur toile, 165 x 112 cm... Un tableau de Murillo caché en France depuis 1764
Bartolomé Esteban Murillo (1617-1682), Le Christ bon pasteur, huile sur toile, 165 112 cm (détail).
Estimation : 300 000/400 000 €.
Adjugé 641 600 €.

En 1665, don Justino de Neve révèle aux Sévillans l’église Santa María la Blanca rénovée, où trônent en bonne place le Christ bon pasteur et Saint Jean-Baptiste avec un agneau peints par Bartolomé Esteban Murillo, dont il est l’un des plus actifs collectionneurs. En 2012, le musée du Prado et la Dulwich Picture Gallery avaient consacré une exposition aux relations fécondes entre Murillo et ce commanditaire passionné, dont les œuvres du peintre ornent aujourd’hui les cimaises du Prado, de la National Gallery ou encore du Louvre. Le Christ bon pasteur, de la collection Charles Lane, actuellement en dépôt à Oxford, et le Saint Jean-Baptiste avec un agneau de la National Gallery étaient réputés être les pendants présentés en 1665 par Justino de Neve. Mais un doute est désormais possible, comme le laisse entendre Enrique Valdivieso González, spécialiste de l’artiste, dans la notice qu’il vient de consacrer à cette version redécouverte, qu’il n’a pas vue mais étudiée à partir de photographies en très haute définition. Au XVIIIe siècle, Jean-Baptiste Pierre Le Brun aurait lui-même été troublé par la proximité entre les deux tableaux, qu’il connaissait : «Je mets au fait que le Bon Pasteur qui est en France, mis dans le cadre et à la place de celui qui est à Londres, on ne s’apercevrait pas du changement.» La phrase a été rapportée au XIXe siècle par un descendant des propriétaires. On peut cependant émettre quelques réserves, car un grand nombre de différences stylistiques apparaissent entre les deux versions, l’une étant plus achevée que l’autre. Une confrontation serait bienvenue et extrêmement stimulante. Le tableau français est tout à la fois inédit et bien documenté. Un marchand, Goupil, l’aurait acquis du vivant de l’artiste. Sa fille, madame Duval, l’aurait à son tour cédé à l’âge de 75 ans, en 1764, à Paon Saint-Simon, dont la veuve le vendit 6 000 livres à son beau-frère, Paon de Montholon en juin 1817 – la quittance est conservée. Il est demeuré depuis lors dans la même famille, où sa provenance était connue. Selon un manuscrit ancien, il était connu «de grands artistes» dont Girodet, et de Rey, marchand et restaurateur de tableaux, donateur du musée de Chambéry. À une date que nous ignorons, vraisemblablement au début du XIXe siècle, l’œuvre fut malheureusement transposée par un restaurateur peu aguerri. Sans doute pris de court face à l’ampleur de la tâche, c’est celui-ci qui aurait décidé de découper la toile en carré pour faciliter son travail. Curieusement, il remonta même un des morceaux à l’envers dans la partie haute.

«Splendeur physique et spirituelle»
La très respectée Laurence Baron-Callegari, qui vient de restaurer l’œuvre, est pourtant très positive : «Malgré les mutilations, la grande qualité de cette peinture retrouvée sous des repeints débordants s’impose. L’écriture, la préparation laissée en réserve dans certaines zones et les quelques repentirs témoignent de la rapidité d’exécution de cette virtuose composition.» Pour Enrique Valdivieso González, son authenticité ne fait aucun doute. L’auteur du catalogue raisonné du peintre insiste en effet sur la technique «parfaitement identifiable tant dans la composition que dans le dessin, la coloration et surtout dans l’expressivité avec laquelle l’artiste a réussi à capturer la figure douce et tendre de l’Enfant qui lève les yeux vers le ciel». Sans oublier «la beauté de l’enfance, capturée avec une intense splendeur physique et spirituelle, dans laquelle ressortent les beaux traits du visage, auréolés d’un éclat doré, formant un modèle qui séduit le spectateur et lui transmet la sécurité et la confiance que son âme ne risquera jamais de se perdre en enfer». Rien n’est laissé au hasard par Murillo. Celui-ci, très pieux, s’approprie le sujet du Christ bon pasteur en le représentant enfant et non en adulte, afin de faire appel à la sensibilité du spectateur. Le peintre traita du sujet à plusieurs reprises. La plus célèbre composition est le Bon Pasteur du Prado, des collections d’Élisabeth Farnèse, où le Christ est cette fois assis avec une brebis seule tandis que son troupeau apparaît dans le fond, mais où l’éclairage diurne est beaucoup moins sophistiqué et impressionnant que dans les versions française et anglaise. La présence en France de cette œuvre dès le début du XVIIIe siècle n’est pas une surprise. Comme nous le rappelle Guillaume Kientz, qui a lui-même découvert un inédit du maître dans l’église Saint-Jean-du-Baly, à Lannion, en Bretagne : «La France très tôt s’était prise de passion pour Murillo. Les Calonne, Verrue, Randon de Boisset, ceux-là même qui collectionnaient Watteau, Chardin et les maîtres de l’âge d’or hollandais, possédaient une ou plusieurs de ses œuvres. Cette présence remarquable et remarquée, jusqu’au Louvre qui acquiert Le Jeune Mendiant sous Louis XVI, forme le regard d’une génération. Murillo reste le point fort de la collection espagnole du Louvre. Au XIXe siècle, lors de la campagne d’Espagne, c’est en effet toujours lui qui attire les convoitises des officiers napoléoniens. Il faudra attendre Manet pour que Vélasquez s’impose dans les esprits en France comme le chef de l’école espagnole.» Reste à savoir où se trouve aujourd’hui le pendant de cette version, s’il a jamais existé. Reste aussi à en apprendre un peu plus sur ce marchand Goupil, qui aurait acquis des œuvres dans l’atelier de Murillo pour les rapporter en France, où d’autres œuvres sont sans doute encore cachées.

mardi 28 juin 2022 - 15:00 (CEST) - Live
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