Un rêve de porcelaine

Le 12 mars 2019, par Emmanuel Lincot

La salle des porcelaines du palais de Santos, à Lisbonne, est réputée pour son plafond, conçu à la fin du XVIIe siècle à partir de «bleu et blanc» en provenance de Chine. Le musée Guimet présente sa restitution en 3D.

Vue zénithale du plafond de la salle des porcelaines du palais de Santos (actuel siège de l’ambassade de France au Portugal), Lisbonne, palais de Santos, ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.
© MNAAG, Paris/Thierry Ollivier, 2018


Surplombant l’estuaire du Tage, le palais de Santos  l’ambassade de France au Portugal  domine un panorama lointain, bien au-delà du port. Avant qu’il ne soit acheté par le gouvernement français en 1909, ce bâtiment appartint plusieurs siècles durant à la famille Lancastre dont l’emblème  un cygne alimentant ses petits  se voit encore au-dessus du porche de l’entrée principale. La décoration du palais doit beaucoup à cette noblesse de Cour. On y trouve non seulement des peintures inspirées des Loges de Raphaël au Vatican, que complètent des motifs mythologiques néoclassiques tirés de Virgile et d’Ovide, mais aussi et surtout des porcelaines chinoises «bleu et blanc», exécutées sous la dynastie Ming (1368-1644) pour l’essentiel. Au nombre de 261, ces porcelaines de différentes formes et dimensions furent fixées au plafond entre le XVIe et le XVIIe siècle par les propriétaires successifs. Seul le château d’Ambras (voir Gazette n°4 du 1er février 2019), au Tyrol, offre un exemple européen comparable d’objets restés sur place depuis cette époque, bien que d’une portée plus limitée avec une trentaine de porcelaines préservées tout au plus. En nombre et en qualité, la diversité des pièces de Lisbonne constitue ainsi un fait unique en Europe. Les plus anciennes renvoient au temps de Manuel Ier. Sous son règne (1495-1521), Pedro Álvares Cabral explore les côtes du Brésil et Alfonso de Albuquerque contrôle la route des Indes. À son instigation commence aussi l’exploration européenne et commerciale de la Chine. Les premiers jalons d’une conquête impériale sont alors posés et, avec elle, tout un pan de l’économie mondiale s’en trouve bouleversée.
 

Verseuse (kendi) à décor de fleurs et d’oiseaux, fin XVIe-début XVIIe siècle, prov. Jingdezhen (province du Jiangxi), dynastie Ming, règne de Wanli (1
Verseuse (kendi) à décor de fleurs et d’oiseaux, fin XVIe-début XVIIe siècle, prov. Jingdezhen (province du Jiangxi), dynastie Ming, règne de Wanli (1573-1620), porcelaine «bleu et blanc » de type kraak, 17,5 12,6 cm. Paris, MNAAG, donation Ernest Grandidier, 1894.© RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris)/Michel Urtado


Une mondialisation déjà en marche
Jusqu’alors, ce sont les navigateurs arabes qui, prenant le relais des jonques chinoises et leurs cargaisons de porcelaines à partir de Malacca en Malaisie, les transportaient vers les côtes du golfe Persique et de la mer Rouge. Marchands génois et vénitiens en importaient ensuite une infime partie vers la Méditerranée, tandis que sultans ottomans et souverains persans amassaient des collections fabuleuses. Ces dernières survivent aujour-d’hui encore au palais de Topkapi d’Istanbul et, en provenance du tombeau d’Ardabil, au musée national d’Iran de Téhéran. La plupart des porcelaines d’Ardabil ayant été réalisées à partir de la période de Zhengde (1506-1521) puis rassemblées en 1611 par shah Abbas Ier le Grand (dynastie des Safavides), ce sont elles qui présentent les plus grandes affinités stylistiques avec celles du palais de Santos. Elles sont, pour le Proche-Orient, le dernier témoignage d’un «commerce global mais segmenté, selon Sophie Makariou, présidente du Musée national des arts asiatiques  Guimet. Tout change lorsque les Portugais, avec Vasco de Gama, contournent le continent africain en prenant la route du Cap et pénètrent dans l’océan Indien. En 1511, ils s’emparent de Malacca et assurent ainsi la jonction avec les navires chinois. Avec la laque, les porcelaines et la soie, la Chine est le premier exportateur mondial de produits de luxe jusqu’au XVIIIe siècle. Toutefois, il n’existe plus qu’un opérateur contrôlant l’intégralité du circuit mondial et de ses échanges. Cet opérateur est d’abord et avant tout portugais.» L’intérêt géopolitique que rapporte l’histoire de ces routes maritimes de la soie est évident, mais il en est un autre qui a trait à l’histoire des échanges matériels et techniques. Ils permettent la conception d’une porcelaine peinte en bleu sous une couverte incolore. La conjugaison avec le kaolin, une argile blanche, naît à Jingdezhen (province du Jiangxi) vers 1320-1330, à la faveur de l’apport d’un minerai de cobalt provenant de la Perse. «Deux mondes sont alors connectés», rappelle Sophie Makariou. Sous l’égide des dynasties gengiskhanides de Chine (les Yuan, 1279-1368) et de la Perse (les Ilkhanides, 1256-1335), ils vont être à l’origine d’une commercialisation du «bleu et blanc» à une échelle planétaire. La collection de Santos dit aussi l’histoire de ces influences et, avec elle, celle d’une mondialisation aux objectifs très divers. Dans ce contexte, l’université portugaise de Coimbra y participe à sa manière. Elle est le creuset de formation pour les missionnaires jésuites partis à l’assaut des régions les plus orientales de l’Asie, d’où ils rapportent ce goût de la Chine, son esthétique, son raffinement lettré qu’ils transmettent à l’ensemble de l’Europe.

 

Plat à décor de jardinière, fin XVIe-début XVIIe siècle, prov. Jingdezhen (province du Jiangxi), dynastie Ming, règne de Wanli (1573-1620), porcelaine
Plat à décor de jardinière, fin XVIe-début XVIIe siècle, prov. Jingdezhen (province du Jiangxi), dynastie Ming, règne de Wanli (1573-1620), porcelaine «bleu et blanc» de type kraak, 51 10 cm. Paris, MNAAG.© RMN-Grand Palais (MNAAG, Paris)/Thierry Ollivier


Des compositions oniriques
Cette mondialisation en marche est aussi celle du capitalisme international, des premiers comptoirs que se disputent les grandes puissances maritimes du moment. Après le Portugal viendra le tour de l’Espagne, de la Hollande, puis de la Grande-Bretagne et, dans une moindre mesure, de la France. Chacune de ces puissances se livre à une guerre commerciale sans merci. Chacune transmet aussi son lot d’exotisme. Subrepticement, un imaginaire venu d’ailleurs pénètre le goût des peintres et des artisans européens. Qu’importe si l’on ne comprend guère le sens des motifs qui ornent ces porcelaines importées à prix d’or, des potiers lisboètes de la freguesia de Santos-o-Velho (arrondissement où se situe le palais de Santos) s’en inspirent dès 1572 et confirment par là même cette sinophilie générale que partagent l’Europe et ses élites. Les porcelaines de l’ambassade de France sont d’autant plus remarquables qu’elles foisonnent de détails empruntés aux mythologies taoïstes. Xiwangmu, la mère de l’Occident, y est représentée, trônant sur les monts Kunlun. Elle tient le sceptre ruyi, insigne de dignité et objet qui exauce les désirs. Nombre de plats de grande taille présentent des paysages. S’y voient des pins et des lingzhi (champignons sacrés), symboles multipliant les vœux de longévité. Par endroits, les phénix volent deux à deux, en sens inverse, parmi des lotus. Certains de ces motifs remontent à une époque bien antérieure, celle de la dynastie Song (960-1279), et parfois même au-delà. Feiyu, le dragon marin, est de ceux-là. Tels aussi les daims, les poissons, les oiseaux et toutes les manifestations de la nature, arbres, fleurs et fruits qu’entourent des vagues et des nuages. Dans une étude publiée par la revue des Arts asiatiques (1984), la sinologue Daisy Lion-Goldschmidt avait déjà relevé le «rythme savamment décoratif» de ces pièces aux compositions oniriques. L’une souligne la notion d’espace donnée par le contraste entre un premier plan terrestre, très vigoureux, et l’indication légère qui s’étend à l’infini. L’autre présente l’un de ces hybrides issus du bestiaire fantastique chinois. Son corps émet des flammes et, sur le point de saisir le joyau qu’il poursuit, il domine des jeux d’écume, la gueule ouverte : inquiétante étrangeté que semblent endiguer des rinceaux de feuillages, terminés d’une floraison de pivoines. Grâce au soutien financier du Quai d’Orsay, chacune de ces porcelaines a été photographiée après la dépose nécessaire à leur restauration. «Cet inventaire photographique a rejoint la base numérique Grandidier (du nom de l’un des grands collectionneurs français de porcelaine de la seconde moitié du XIXe siècle, ndlr)», précise Sophie Makariou. La démarche scientifique de cette opération donnera également lieu à des publications. Cet événement permettra de «mieux comprendre un phénomène commercial et esthétique mondial, y compris, et plus fondamentalement, dans sa réception», à l’est comme à l’ouest de l’Eurasie, se réjouit la directrice du musée.

À voir
«Un firmament de porcelaines. De la Chine à l’Europe», Musée national des arts asiatiques Guimet (MNAAG), 6, place Iéna, Paris XVIe, tél. : 01 56 52 53 45, www.guimet.fr - Jusqu’au 10 juin 2019.
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