Un présent royal pour un corsaire

Le 17 septembre 2020, par Philippe Dufour

Fruit des talents conjugués des meilleurs artisans de l’époque — deux orfèvres parisiens et un émailleur suédois —, la « boîte à portrait » de Louis XIV sera l’une des stars incontestées de la 32e vente « garden party » tenue au château d’Artigny.

Boîte à portrait de Louis XIV en or, ornée d’un profil du Roi-Soleil à l’antique, en émail moulé à la façon d’un camée, et au dos de son chiffre émaillé, monture en argent ornée de vingt diamants taillés en rose, probablement des mines de Golconde, bélière en or, h. 4,8, l. 3,9 cm.
Estimation : 60 000/80 000 

Le bijou étincelle sous toutes ses facettes. Celles de ses diamants, bien sûr, qui forment un riche halo autour du portrait du Roi-Soleil, dont le profil se détache, à la manière d’un empereur romain, en blanc sur fond noir. Alors qu’au dos, se déploie le chiffre émaillé du souverain dans des nuances délicates de blanc et de rose sur fond bleu… Le médaillon s’inscrit dans une série très spécifique d’objets, dont Louis XIV avait lancé la vogue dès les années 1660. Selon la terminologie même de l’époque, tous sont nommés « boîte à portrait du roi », et n’ont pour la plupart qu’une seule fonction : constituer des cadeaux officiels. D’après les inventaires, on n’en dénombre pas moins de quatre cents exemplaires, distribués tout au long de son règne par le bâtisseur de Versailles. Ils seront principalement offerts à des fins diplomatiques ; ainsi, on se souviendra longtemps de l’exemplaire somptueux transmis à la cour de Bavière, en 1680, pour le mariage du Grand Dauphin avec la princesse Marie-Anne-Christine. Quelques-uns seront alloués en guise de récompense à quelques grands serviteurs de l’État et hommes de guerre. Comme cette version destinée au capitaine Alain Porée, un valeureux corsaire malouin.
Un présent et une distinction très convoités
Encore faut-il préciser ce que le terme « boîte à portrait du roi » recouvre : il s’agit en réalité d’un luxueux boîtier de différentes formes géométriques, gainé de cuir gaufré ou doré, et renfermant le précieux médaillon à l’effigie royale. L’usage d’enrichir le bijou de diamants la caractérise, des pierres provenant ici sans doute des légendaires mines de Golconde (ou Golkonda, ville située dans l’État actuel du Telangana, en Inde), d’où ont été tirés aussi les fabuleux Koh-i Nor et le Régent. Bien sûr, le nombre variable de ces gemmes répandues généreusement par Louis XIV dépend de l’échelon hiérarchique du récipiendaire, ou encore de l’importance des services rendus à Sa Majesté. À ce jour, notre boîte à portrait est l’une des très rares à avoir conservé sa parure de pierres. Seules deux autres sont connues : la première est exposée au Louvre, et date des années 1680-1690 ; acquise pour 481 000 € lors de la vente Pierre Bergé Yves Saint-Laurent, à Paris le 24 février 2009 (Christie’s), elle est enrichie de quatre-vingt-douze diamants ; la seconde (datée 1678) se trouve au musée d’Histoire de Bologne, et avait été offerte au poète italien Malvasia en 1681. D’autres médaillons ont eu moins de chance, tel l’exemplaire au musée d’Art de La Haye (donné au diplomate hollandais Anthonie Heinsius), dont ne subsiste que la monture en argent. La raison en est simple : beaucoup de pierres ont été démontées par leur destinataire, car « elles constituaient un véritable outil de monnayage, que l’on pouvait non seulement transformer pour créer de nouveaux bijoux, mais aussi revendre si nécessaire », comme l’explique Brice Langlois, de la maison Rouillac.
L’art des meilleurs spécialistes de Paris
Bien que n’affichant aucun poinçon ni signature, l’objet royal peut être attribué – avec une quasi-certitude – à trois artistes exceptionnels au service de Louis XIV. Le travail du bijou et de sa monture évoque ainsi les réalisations d’une dynastie d’orfèvres parisiens : Laurent Le Tessier de Montarsy (?-1684) et son fils Pierre (1647-1710), auxquels on donne la boîte aujourd’hui au Louvre. Pendant plus de vingt ans, ils ont été les principaux fournisseurs de ces boîtes dispendieuses. Ici, ils auraient livré une monture d’une grande simplicité, plus en accord avec le contexte sociopolitique des années 1690, marqué par les difficultés financières dues à la guerre contre la ligue d’Augsbourg. Ce principe de sobriété va se confirmer à l’examen du superbe élément central : arborant le profil du roi en camée, il se révèle être un étrange trompe-l’œil… Car il ne s’agit pas d’une pierre fine, agate ou sardoine ciselées, mais d’un émail moulé. Il faut rappeler que les autres « boîtes à portrait » qui nous sont parvenues s’ornent de miniatures, la plupart exécutées par le virtuose Jean I Petitot (1607-1691). Moins onéreux, notre ornement est l’invention d’un Suédois, Jean-Frédéric Bruckmann. Seule la date de son installation à Paris, autour de 1694, est connue ; il y développera la technique de l’émail moulé, obtenue d’après le relief d’une médaille, une invention vite couronnée de succès. L’on sait encore, par une quittance de 1696, que ce médaillon relèverait d’une commande de douze pièces émaillées, réglée à Bruckmann pour une somme de 720 livres. La matrice pourrait en avoir été obtenue à partir d’une médaille du sculpteur Jean Mauger (1648-1722). De nos jours, seulement deux autres portraits moulés sont répertoriés, l’un étant exposé au musée Patek Philippe à Genève, et le second conservé dans une collection particulière.
Les exploits d’un intrépide Malouin
Le 30 novembre 1696, au nom de Louis XIV, Louis Phélypeaux de Pontchartrain, secrétaire d’État de la Marine et de la Maison du roi, fait remettre « au sieur Porée capitaine corsaire de Saint Malo un portrait d’émail enrichi de diamants de 254 livres», indique l’un des Recueils des présents faits par le roi, en meubles, argenterie et pierreries. Officiers de Mer (archives du ministère des Affaires étrangères). Ce présent – pieusement conservé dans sa descendance jusqu’à aujourd’hui – vient récompenser les succès maritimes de l’un des plus brillants corsaires français : Alain Porée (1665-1730). Il s’agit aussi de l’un des plus jeunes  : en 1693, à 28 ans, sur le Saint-Esprit, il totalise la prise de cinq bateaux ennemis, raflant l’équivalent de 200 000 livres en poudres d’or. Rappelons que selon les lois de la guerre de courses, un tiers de cette prise devait revenir à l’État. En 1695, il s’illustre encore par la prise du bâtiment anglais le Dartmoor, et de trois navires de la Compagnie des Indes orientales hollandaise. Mais ce n’est que le début d’une autre et longue histoire : sa carrière de coureur des mers ne devait s’achever que sous le règne de Louis XV… qui à son tour le récompensera en lui offrant une épée d’honneur aux grandes armes de France.

Les boîtes à portrait en 4 musées
Paris. Musée du Louvre
La Haye. Gemeentemuseum
Genève. Musée Patek Philippe
Bologne. Museo della Storia
dimanche 04 octobre 2020 - 14:00 - Live
Montbazon - Château d'Artigny, 92, rue de Monts - 37250
Rouillac
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