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Un pont de roses entre Orient et Occident

Le 03 mai 2018, par Christophe Averty

Scénographe de l’exposition «L’empire des roses» au Louvre-Lens, Christian Lacroix cultive mélanges et harmonies soyeuses. Dans un palais imaginaire, le créateur met en scène les trésors iraniens de la dynastie qajare.

Un pont de roses entre Orient et Occident
Jules Laurens (1825-1901), Les Ruines du palais d’Ashraf, entre 1848 et 1894, huile sur toile, 65 x 44 cm, bibliothèque Inguimbertine, Carpentras.
© Bibliothèque-musée Inguimbertine


Passée une arcade stylisée, aux tons de pâle émeraude, surgit un tchador immaculé. Enveloppant de la tête aux pieds une figure fantomatique, le costume de scène incrusté de pierreries, créé en 2001 par Christian Lacroix pour le ballet Shéhérazade de Blanca Li, se dresse devant une carte figurant l’Asie occidentale en 1886. Une atmosphère de mille et une nuits inaugure le dédale d’un palais rêvé. Couleurs, matières, brillances, vont alors conjuguer leurs échos pour sertir quelque quatre cents tableaux et objets d’exception, parures et bijoux ouvragés, tapis rares ou tenues vestimentaires aux savants motifs. Les chefs-d’œuvre méconnus de la dynastie qajare se dévoilent dans la rigueur de leur savoir-faire, l’exubérance de leur faste et la poésie de leur inspiration. Ainsi, tout un monde venu du XIXe siècle iranien s’ouvre à Lens, alors que, au même moment à Téhéran, le Musée national d’Iran accueille une cinquantaine d’œuvres occidentales, puisées aux différents départements du Louvre, pour évoquer l’universalité du génie humain. Échanges, emprunts et ouvertures d’un monde à l’autre sont au cœur du propos de l’exposition. Son titre s’en fait l’indice : traduisant le nom du palais  le Golestan  où cette dynastie turkmène a régné sur l’Iran de 1786 à 1925, «L’empire des roses» évoque également le recueil du grand poète persan Saadi (vers 1200-vers 1291), qui, tel un Machiavel avant l’heure, y délivra jadis aux princes et souverains ses sages conseils de gouvernement et d’usages.
 

Vue de l’exposition scénographiée par Christian Lacroix.
Vue de l’exposition scénographiée par Christian Lacroix. © Laurent Lamacz


Un palais idéal
Ainsi, autour d’un symbole universel  la rose , l’impressionnant ensemble d’œuvres réuni par Gwenaëlle Fellinger conservatrice au département des arts de l’Islam au musée du Louvre propose non seulement la découverte inattendue et riche d’un pan minoré de l’histoire, mais invite également à se plonger, grâce à l’œil de l’Arlésien, dans un jeu de couleurs sensibles et nuancées, le suave éclat de cimaises damassées, l’alliance de formes et de matières, servie par une lumière apaisée. «Je ne suis pas un spécialiste de l’Iran ni du palais du Golestan, souligne Christian Lacroix. Dans l’univers de la haute couture, pendant trente ans, j’ai beaucoup étudié les parures, bijoux, costumes, œuvres, tapis… Je fais confiance aux sens et à l’empirisme, qui procurent une grande liberté de regard, suscitant rapprochements et associations d’idées. Par ce prisme, nous avons imaginé «L’empire des roses» comme un voyage entre deux mondes.» Le peintre Jules Laurens (1825-1901) en est le guide. Ses paysages aquarellés, croquis, toiles et portraits de dignitaires campent l’Orient tel qu’un Européen le voit à l’époque, à la fois ébloui et déjà empreint d’une forme de nostalgie. Ses Ruines du palais d’Ashraf ont inspiré le portique qui ouvre l’exposition et le motif tapissant le sol de ruelles qui en chahutent le parcours. «Du temps où j’ai étudié l’histoire de l’art à l’École du Louvre, j’ai gardé de Vitruve sa conception de la ville idéale, qu’il voyait comme une maison, à grande échelle», précise le scénographe. Aussi, pour égrener les trésors du palais du Golestan, ce dernier s’est-il appuyé sur les plans du château de plaisance de Souleymanieh inclus dans l’accrochage , construit en 1840 pour Fath Ali Shah par l’architecte Pascal Coste. Dans un enchevêtrement ordonné de salles épousant chacune une couleur dominante (bleu pétrole, fuchsia, rouge, chartreuse…), et dans un jeu de répons constant avec les œuvres elles-mêmes, l’Iran des Qajars se déploie, solennel, avec ses portraits de shahs virils et belliqueux arborant une longue barbe. Ici, la couronne d’Aqa Muhammad Shah (1786-1797), premier de la dynastie, semble rappeler la forme d’un turban, inondée d’un motif d’émail peint répété à l’envi. Là, une toile anonyme brosse avec soin les traits d’une jeune femme au tchador qui, soulevant son ample étoffe blanche et vaporeuse, laisse apparaître en transparence, dans une profusion de rangs de pierres précieuses et de perles, un buste sensuel, couleur d’opale et dénudé. Ainsi entre-t-on sans exotisme dans l’esprit d’une époque, les magnificences d’un règne et les raffinements subtils de sa société. Car le Golestan, en creuset de pouvoir et de diplomatie, s’épanouit et se modernise alors, façonnant du même coup l’image de ses souverains. «Vu d’Iran, interroge le créateur, ce XIXe siècle est-il si éloigné du nôtre ? Par le faste et l’opulence, la volonté d’afficher, de bâtir et servir son pouvoir par son image, la monarchie qajare usera de ressorts semblables à ceux de Napoléon III.» Tableaux officiels, cadeaux précieux, livres aux reliures ornées de fleurs et d’oiseaux, plumiers décorés de scènes de bataille habitent le quotidien des princes. Pourtant, pour le scénographe, ils auront constitué autant de repères que de pièges. «J’ai d’abord pensé, pour souligner les parallélismes entre les cours de France et d’Iran, à des décors de pilastres dorés et de moulures généreuses. Mais j’ai vite pris conscience que le format et la présence des œuvres imposaient une grande humilité. Il suffisait de proposer un arrière-plan, par petites touches, des chaises Napoléon III ou des pièces de mobilier, comme ce présentoir noir du XIXe provenant du Louvre, permettant de feuilleter estampes et dessins protégés sous une vitre mobile.»

 

Anonyme, Princesse au chador, vers 1840-1850, huile sur toile (détail), collection particulière, Genève.
Anonyme, Princesse au chador, vers 1840-1850, huile sur toile (détail), collection particulière, Genève. © André Longchamp


Des princes de leur temps
Car le siècle des Qajars semble impatient de progrès et de modernité. S’il embrasse la tradition dans ses savoir-faire ancestraux, de la calligraphie aux arts de la table, il s’empare aussi des dernières innovations, telle la photographie, qui s’offre, dès les années 1840, en témoin saisissant d’une période de mutation. Derniers grands mécènes avant l’avènement de la dynastie des Pahlavi (1925-1979), les Qajars ont harmonisé leur mode de vie et de gouvernement aux bouleversements de leur temps. L’immense candélabre dit «du shah de Perse», réalisé par Baccarat en 1867, rappelle, en forme de finale, les liens tissés entre cultures éloignées s’autorisant des incursions l’une chez l’autre, pour apprendre, transmettre, adapter, voire partager. «Le style qajar ne reflète pas la “pureté” de l’art oriental. C’est d’ailleurs ce qui m’a charmé. C’est un art de transition qui déplace les limites du goût, invite au mélange, à une vision formelle moins cartésienne du monde. De là en naît toute la poésie», conclut le designer. Ainsi, au regard scientifique de la commissaire Gwenaëlle Fellinger, à l’esprit et à l’histoire qui en nourrissent les œuvres, Christian Lacroix amène comme un trompe-l’œil, comme un parfum aux accords veloutés et soyeux, des couleurs emblématiques puisées au cœur d’une culture et de son temps, y faisant dialoguer et entrer en résonance sa propre esthétique. Des vents, des sables ou d’Ispahan, la rose épouse une infinité de symboles. Le palais du Golestan et la dynastie qajare lui ont offert un empire. 

 

 
 © Sébastien Jarry


 

Christian Lacroix en 5 dates
1951
Naissance à Arles
1987
Création de sa maison de haute couture, puis de sa marque de prêt-à-porter
1999
Création de XCLX, société dédiée au design et à la scénographie
2007
Exposition «Christian Lacroix. Histoires de mode» au musée des Arts décoratifs de Paris
2018
Scénographe de l’exposition «Mirabilis» au palais des Papes à Avignon (à partir de juin)

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