Un Parcours des Mondes tout en merveilles à Saint-Germain-des-Prés

Le 02 septembre 2021, par Stéphanie Pioda

Salon dédié aux arts extra-européens devenu incontournable depuis sa création en 2002, le Parcours des mondes fête ses vingt ans et demeure le rendez-vous attendu des amateurs qui y traquent les pépites dénichées par les galeries.

Statue bambara du Mali, h. 49,5 cm. Galerie Charles-Westley Hourdé.
Photo Valentin Clavairolles

Malgré le variant Delta, la fête sera au rendez-vous pour célébrer les 20 ans du Parcours des mondes ! L’enjeu est de taille : comme le rappelle Pierre Moos, le directeur général du salon, « certaines galeries font en une semaine 75 % de leur chiffre annuel ». C’est que les marchands ont construit la réputation de cet événement – qui fait de Paris la capitale de l’art tribal – par l’exigence de leur sélection. Même si au lieu de la soixantaine de galeries que le salon réunit en temps normal, comme l’année dernière la sélection est plus restreinte côté nombre de participants, resserré à quarante-deux pour ce mois de septembre. Malgré les difficultés de circulation internationale, cette édition marque l’heureux retour dans les rues de Saint-Germain-des-Prés des américaines Michael Hamson Oceanic Art et Dimondstein Tribal Arts ou du londonien Wayne Heathcote, qui rejoignent les fidèles présents depuis 2002, tels Alain de Monbrison, Bernard Dulon, Anthony JP Meyer, Alain Lecomte, Voyageurs & Curieux (qui fête également ses 20 ans), Ratton-Hourdé ou Julien Flak…
 

Harpe zandé, République démocratique du Congo, fin du XIXe-début du XXe siècle, bois, peau, h. 63 cm. Galerie Bernard Dulon. Hughes Dubois
Harpe zandé, République démocratique du Congo, fin du XIXe-début du XXe siècle, bois, peau, h. 63 cm. Galerie Bernard Dulon.
Hughes Dubois

En revanche, la volonté des organisateurs d’ouvrir le salon à l’art asiatique, en 2015, et à l’archéologie en 2018 ne se concrétise pas cette année, puisque seul Christophe Hioco représente la première spécialité – avec un ensemble de frises et reliefs architecturaux du Gandhara illustrant des scènes de la vie du Bouddha historique, pour la plupart encore jamais exposés –, et la seconde est seulement incarnée par Antonia Eberwein, qui propose en particulier une étonnante sculpture en bronze de la Basse Époque (664-332 av. J.-C.) représentant Thot en Ibis, et par Areas LTD avec un panneau de sarcophage inscrit au nom de Horoudja, de l’époque saïte (664-525 av. J.-C.), dont le musée des beaux-arts de Lyon conserve certains des serviteurs funéraires. Seul représentant de l’art aborigène, Stéphane Jacob revient sur les 50 ans des débuts de la peinture contemporaine aborigène, que l’on fait naître en 1971 dans la communauté de Papunya (à 250 km au nord d’Alice Springs) sous l’impulsion de Geoffrey Bardon. Il présentera des œuvres d’un des artistes phares de cette période, Ronnie Tjampitjinpa (autour de 10 000 €), mais aussi un ensemble de peintures sur écorce de la terre d’Arnhem (entre 2 000 et 4 000 €), un thème que l’on pourra approfondir grâce à l’exposition « Gularri » du musée du Quai Branly.
 

Guinée-Bissau. Masque heaume bidjogo, appelé "Vaca Bruto", bois, cornes de vache, culots de bouteilles en verre, cuir, cordages, h. 45 cm.
Guinée-Bissau. Masque heaume bidjogo, appelé "Vaca Bruto", bois, cornes de vache, culots de bouteilles en verre, cuir, cordages, h. 45 cm. Galerie Olivier Larroque.
Photo Hughes Dubois

Pour tous les budgets
La fourchette des prix est large, avec des pièces à quelques centaines d’euros, « pour de ravissants petits masques de la culture Abelam, et jusqu’à 65 000 € pour cette importante effigie de danse de la région du Bas-Sépik », pointe Martin Doustar. Chez Patrik Fröhlich, ce sera « de 12 000 € pour une poulie importante à double tête des Baoulés de Côte d’Ivoire, qu’Helena Rubinstein avait achetée à la galerie Percier à Paris en 1933, à 450 000 € pour un masque galoa du Gabon, le plus important connu du corpus des masques de ce groupe. Sa photographie prise en 1895 in situ par le père Henri Trilles est conservée au musée d’ethnographie de Neuchâtel et a souvent été publiée dans des ouvrages spécialisés sur l’art du Gabon », détaille-t-il. Attirons aussi l’attention sur le masque bidjogo, appelé Vaca Bruto et porté lors de cérémonies des jeunes garçons, chez Olivier Larroque (5 500 €), ou le modèle mangan du Bas-Sépik (Papouasie-Nouvelle-Guinée) chez Michel Thieme (99 000 €). Davide Manfredi rappelle quant à lui que plusieurs secteurs moins recherchés bénéficient de prix raisonnables, comme l’art de l’Himalaya ou d’Indonésie, sa spécialité depuis 1975. Ses deux pièces majeures sont une figure d’ancêtre « Adu Zatua » de l’île de Nias (redécouverte il y a une vingtaine d’années) et une sculpture hybride associant une tortue, symbole du monde, surmontée du Naga créateur. Avec plus de 17 000 îles ayant permis le croisement des influences du bouddhisme, de l’hindouisme, de l’islam, de l’animisme, et dont certaines ont pu préserver un art à l’abri de toute influence, ce pays transcontinental est un territoire très complexe et riche.

 

Gabon, XIXe siècle. Masque okukwe galoa, bois, pigments blancs et noirs, raffia. h. 27 cm. Galerie Patrik Fröhlich. Courtesy Galerie Patri
Gabon, XIXe siècle. Masque okukwe galoa, bois, pigments blancs et noirs, raffia. h. 27 cm. Galerie Patrik Fröhlich.
Courtesy Galerie Patrik Fröhlich

Trésors et pedigrees
Beaucoup de galeries jouent donc la carte de la rareté, de la découverte. Serge Schoffel s’est concentré cette année sur la culture Timoto-Cuica, qui a prospéré dans la région correspondant à l’actuelle province de Trujillo, au Venezuela, entre environ 850 et 1100. Comme il l’explique, « parmi ses rares œuvres d’art, on trouve des figures mystérieuses et fascinantes, à la tête allongée des deux côtés et dont le corps est entièrement recouvert de peintures rituelles complexes. Même si l’essentiel de cette production est composé de personnages debout, certains sont représentés assis, tenant parfois une tasse à la main. Nous présenterons douze pièces qui ont été patiemment rassemblées au cours de nombreuses années. » Elles l’ont été aussi bien à la Tefaf ou lors de la vente Barbier-Mueller, chez Sotheby’s en 2013 : « J’étais le seul enchérisseur et je me suis battu contre la réserve du vendeur, qu’il avait fixée à un prix assez soutenu. » Les deux pièces provenant de la collection Barbier-Mueller seront respectivement proposées à 45 000 et 38 000 €. L’exceptionnel sera également à l’honneur chez David Serra avec une sculpture tellem du Mali ayant appartenu, entre autres, à Tristan Tzara et que le test au carbone 14 date du XVIe siècle. Julien Flak remonte encore plus loin, 2 500 ans en arrière, avec une douzaine de sculptures en ivoire des cultures archaïques Eskimo d’Amérique du Nord, extraites récemment du permafrost et qui présentent une troublante ressemblance avec les visages laissés par Brancusi, Giacometti ou provenant des Cyclades. Une illustration de l’intérêt pour une esthétique des formes tissant des liens entre les périodes, qui répond finalement aussi à un goût éclectique de plus en plus affirmé des collectionneurs… D’où la carte de la transversalité jouée par Charles-Wesley Hourdé, qui fait dialoguer une œuvre historique du Malien Abdoulaye Konaté, Hommage aux chasseurs du Mandé, qui a reçu le Grand Prix Léopold Sédar Senghor à la Biennale de Dakar en 1996, avec des sculptures traditionnelles bambara originaires de l’ancien pays Mandé. À découvrir dès le 7 septembre.

 

PORTRAIT
Guy Delcourt
président d’honneur du Parcours des mondes 2021

 
Guy Delcourt à côté du masque songye de sa collection. Photo Nicolas Guérin
Guy Delcourt à côté du masque songye de sa collection.
Photo Nicolas Guérin

Cette année, les organisateurs ont choisi pour président d’honneur un « jeune » collectionneur, Guy Delcourt, fondateur des éditions éponymes. Il a franchi le cap il y a tout juste cinq ans, « grâce à une fuite d’eau ! » s’amuse-t-il. Cet incident lui a permis de faire la connaissance de son voisin, Alain Person, spécialiste de sites préhistoriques et archéologiques en Afrique. « En entrant chez lui, j’ai découvert la multitude d’objets, de minéraux, de livres, qu’il avait collectés au cours de sa longue carrière d’archéologue et de chercheur. Avec une gentillesse extraordinaire, il m’a fait partager son immense culture et m’a accompagné dans la constitution de ma collection. Malheureusement, Alain est décédé en décembre 2019, à Djibouti, au cours d’une de ses missions. » Le déclic qui lui manquait. Comme il le confie, « il y a un côté intimidant et fascinant dans ce domaine, une telle richesse qu’on ne sait pas trop par où commencer, on a peur de se tromper ». Son premier objet ? Un poteau konso d’Éthiopie, acquis lors d’un Parcours des mondes… Guy Delcourt n’était cependant pas un néophyte, puisqu’il a arpenté pendant de longues années le musée des Arts d’Afrique et d’Océanie à la Porte Dorée, le musée Dapper et était abonné au magazine Tribal Art depuis vingt ans. Et puis, il avait ce goût de la collection à travers les planches de bande dessinée et l’art brut. Il a développé une stratégie : acheter peu de pièces, mais importantes. « Je pense d’abord à cette statue sénoufo provenant de la collection Marceau Rivière que j’ai acquise en juin 2019. Elle ne cesse de me fasciner par la force de ses lignes, notamment ce dos rectiligne qui semble tracé d’un seul geste, et par la douceur des traits du visage. De plus, étant à l’étranger lors de la vente aux enchères, je me suis fait représenter par mon ami Alain, ce qui donne à cette acquisition une dimension émotionnelle particulière… Je pourrais aussi citer cette figure de reliquaire tsogho à l’expression stupéfiante, que j’ai acquise auprès de la fille d’un collectionneur devenu un ami, ce magnifique masque songye issu d’une ancienne collection belge, emporté aux enchères lors d’un trajet en Thalys, ou encore ce ‘‘tabouret qui marche’’ dan, d’une modernité saisissante et dont il existe très peu d’autres exemples. »
à savoir
Parcours des mondes 2021
du mardi 7 au dimanche 12 septembre.
(mardi, de 11 h à 21 h ; du mercredi au samedi, de 11 h à 19 h, le dimanche de 11 h à 18 h).
Paris, Saint-Germain-des-Prés.
www.parcours-des-mondes.com
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne