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Un Parcours des mondes tissé de récits

Publié le , par Stéphanie Pioda

Si la nouvelle édition du Parcours des Mondes est sous le signe d’un retour des marchands et des collectionneurs étrangers, elle confirme que, malgré la tentative d’ouverture vers l’Asie et l’archéologie, l’ADN de l’événement reste résolument les arts extra-occidentaux. 

Sculpture sowei, début XXe siècle, bundu, bois, fibres végétales, h. totale, 95 cm.... Un Parcours des mondes tissé de récits
Sculpture sowei, début XXe siècle, bundu, bois, fibres végétales, h. totale, 95 cm. Galerie A. Lecomte.
PHOTO Pascal Vangysel

Tout d’abord, il y a l’objet en tant que tel, avec ses formes, sa patine, sa couleur et surtout sa force émotionnelle. Et puis, rapidement, vient l’histoire qui lui est attachée, orientant notre regard et nous invitant au voyage à travers une géographie, une culture, un rituel, une croyance ou un moment du quotidien. On entraperçoit alors les «fragments du temps», du titre de l’exposition qu’Adrian Schlag réalise pour ce 21e Parcours des mondes, et on mesure le poids des millénaires écoulés en recherchant la plus ancienne œuvre présentée : ce sera peut-être l’ornement abelam de Papouasie-Nouvelle-Guinée présenté à la galerie Monbrison, dont le bois a été daté entre le XIIIe et le XIVe siècle. Les arts extra-européens sont les plus grands pourvoyeurs de récits fascinants, touchant au cœur de son imagination celui qui cède à la curiosité. En premier lieu, il y a les témoignages des explorateurs qui ont sillonné ces terres lointaines aux XVIIIe et XIXe siècles. Ainsi, accoster chez Jean-Michel Rostoker revient à parcourir ces trésors, dont la Relation des îles Pelew, situées dans la partie occidentale de l’océan Pacifique. On y découvre les mémoires «du capitaine Henri Wilson et de quelques-uns de ses officiers, qui, en août 1783, y ont fait naufrage sur l’Antelope, un navire de la Compagnie des Indes orientales», détaille Jean-Michel Rostoker. Le voyage se prolonge au XXe siècle avec Michael Hamson, qui réunit trois anciennes collections, dont celle rassemblée par l’administrateur colonial néerlandais W.E.C. Veen en 1916, en Nouvelle-Guinée, qu’illustre une rare figure de korwar à longues pattes (65 000 $).
 

Nigeria, début du XXe siècle. Autel commémoratif ijaw, bois, fibres, 139 x 95 cm. Galerie Charles-Wesley Hourdé. PHOTO VINCENT GIRIER DUFO
Nigeria, début du XXe siècle. Autel commémoratif ijaw, bois, fibres, 139 95 cm. Galerie Charles-Wesley Hourdé.
PHOTO VINCENT GIRIER DUFOURNIER


Le temps de la narration
Et puis il y a toutes les histoires que vont conter les 47 marchands de ce Parcours 2022, «le premier post-Covid», souligne Anthony J.P. Meyer. Si la manifestation retrouve un semblant de normalité, elle ne retrouve cependant pas le niveau de 2019 (64 participants). Le marchand reste positif car «les étrangers, qui peuvent voyager librement, reviennent en force, ce qui est très prometteur». Sans nostalgie mais parce qu’il a été pionnier, il nous embarque dans une double narration. Il s’est mis en tête de revisiter l’exposition qu’il a montée en 1989 sur un sujet alors inédit, les massues d’Océanie, et qui avait marqué les esprits. Steven Hooper, commissaire de l’exposition qui se tient au musée du quai Branly - Jacques Chirac jusqu’au 25 septembre 2022 («Pouvoir et prestige. Art des massues du Pacifique»), le rappelle d’ailleurs dans le catalogue. Le marchand avait accumulé plus de 350 pièces, qu’il avait mis neuf ans à réunir dans sa galerie. Il se souvient : «Les collectionneurs se sont rués et j’ai vendu les trois quarts de la collection en sept ou huit jours.» Cette fois, il n’y aura qu’une soixantaine de massues, dont «une dizaine qui étaient dans le catalogue de 1989». Le prix de ces objets – vus désormais comme des dépositaires de symboles honorifique, guerrier, d’autorité, objet d’échange, réceptacle du divin – seront compris entre 3 000 et une centaine de milliers d’euros. Plus intime, Abla et Alain Lecomte partageront un sujet rare en Afrique noire, les rites de passage à l’âge adulte des jeunes filles du peuple mendé, avec 35 masques-heaumes sowei (entre 3 500 et 15 000 €). «Outre leur beauté, ils sont exceptionnels car ils sont portés par des femmes qui dansent pendant la cérémonie et les rituels, confie Abla Lecomte. Il semblerait que ce soit la seule société secrète dirigée par des femmes sur tout le continent africain.» Le texte du socio-anthropologue Lionel Scheepmans publié dans le catalogue nous aide à mieux observer les sculptures de ce peuple installé à l’est de la Sierra Leone, en Guinée et au Libéria : «La petite bouche fine et le petit menton triangulaire seraient signe de sagesse et de beauté, les yeux clos en amande feraient référence au monde des esprits mais aussi à une attitude d’humilité et de réserve, les plis du cou seraient à la fois marque de beauté, signe de prospérité mais feraient aussi référence aux remous produits lorsque l’esprit sort de l’eau.» Chaque objet est porteur de discours, donc, et certains peuvent être obsédants. Sam Singer, le président d’honneur de cette édition (voir Gazette n° 29, page 134), en sait quelque chose. C’est qu’avec son épouse Sharon, ils sont très actifs et «les meilleurs collectionneurs en art océanien actuellement : ils ont la première collection d’art de Nouvelle-Guinée, maintenant que la collection Freddy Rolin a été défaite, et s’intéressent à l’art du Népal et d’autres régions», résume Anthony J.P. Meyer.


 

Nigeria, statuette ijo, fin XIXe, début XXe siècle, bois, colorant minéraux, colorant végétaux et ancienne patine d’usage, h.151 cm. Galer
Nigeria, statuette ijo, fin XIXe, début XXe siècle, bois, colorant minéraux, colorant végétaux et ancienne patine d’usage, h.151 cm. Galerie Hertault.
PHOTO VINCENT GIRIER DUFOURNIER
Côte d’Ivoire, dan, fin du XIXe - début du XXe siècle, maternité lü me, h. 65 cm, bois, fibres végétales, cheveux, fer, kaolin. Richard Vi
Côte d’Ivoire, dan, fin du XIXe - début du XXe siècle, maternité lü me, h. 65 cm, bois, fibres végétales, cheveux, fer, kaolin. Richard Vinatier – galerie Origines.
PHOTO HUGHES DUBOIS


L’art de réapparaître
Alors Sam Singer raconte : «Nous avons un très vieux masque kanak de Nouvelle-Calédonie que je trouve particulièrement captivant. Nous l’avons vu pour la première fois il y a vingt-cinq ans. À l’époque, j’avais peu d’argent et je ne pouvais pas me permettre de l’acheter. Quelques années plus tard, par chance, il est réapparu sur le marché et directement dans notre maison ! Un marchand européen était en visite à San Francisco. Nous l’avons invité à dîner. Il devait nous présenter une pièce, mais ne savait pas si nous serions intéressés. Voilà ! Il a sorti ce masque que je désirais tant. Bien sûr, je ne pouvais pas le laisser m’échapper. Et, bien sûr, j’avais gagné un peu plus d’argent depuis.» Chaque visiteur pourra glaner ces histoires en poussant la porte des marchands, français pour l’immense majorité, mais aussi venus de Finlande, d’Australie, des États-Unis, de Belgique, d’Italie, de Suisse, du Royaume-Uni ou d’Espagne. Peut-être en priorité du côté des deux nouveaux participants. Dans la jeune galerie Origines, ouverte à Arles en septembre 2020 par un non moins jeune collectionneur de 71 ans, Richard Vinatier, qui propose une sélection de quatre pièces (entre 80 et 120 000 €) dont une maternité dan et une gardienne de reliquaire betsi-nzaman du peuple fang. Ou alors chez le Belge Bruno Claessens, qui a ouvert sa galerie Duende Art Projects en 2021. Pour son baptême du feu, il marie des peintures de l’artiste contemporaine sud-africaine Angelina Ndimande (7 000 € chacune) et des appuie-tête (à partir de 5 000 €). Il n’est cependant pas novice car, comme il le rappelle, il fréquente le Parcours «en tant que visiteur depuis quinze ans et [a] travaillé cinq ans en tant que directeur européen du département d’art africain chez Christie’s à Paris».
 

Papouasie - Nouvelle-Guinée, XIIIe-XIVe siècle, abelam, aire maprik. Ornement, bois et pigments, 57 x 14,5 x 20 cm, galerie Monbrison. © G
Papouasie - Nouvelle-Guinée, XIIIe-XIVe siècle, abelam, aire maprik. Ornement, bois et pigments, 57 14,5 20 cm, galerie Monbrison.
© Galerie Monbrison

Valeurs sûres
Notons, parmi les retours, l’Australien Chris Boylan d’Oceanic Art (avec notamment un masque de danse du Bas Sepik, Papouasie- Nouvelle-Guinée), le Français Santo Micali de la galerie Mermoz (un focus sur «trois sculptures provenant de la région du Veracruz associées au célèbre “jeu de balle” mésoaméricain, qui a connu un essor important dans cette zone, à la période classique (200-900)». L’américaine Pace African & Oceanic Art offre un florilège de 25 sculptures issues de collections d’outre-Atlantique (entre 10 000 et plus de 1M$) dont une rare sculpture baoulé (Côte d’Ivoire) représentant un «idéal de beauté féminine», selon la directrice Chantal Salomon-Lee. Nombreux visent l’exceptionnel et la rareté, ce qui a contribué à la réputation du Parcours, comme Charles-Wesley Hourdé, avec un grand autel commémoratif ijaw, originaire de la région de Calabar au Nigeria, ou Patrick Fröhlich avec un masque dogon samana (75 000 €), qui, comme il le rappelle, a été «prêté en 1970, par Jacques Kerchache à l’exposition “Die Kunst von Schwarz Afrika” à Zurich. Alors que le masque est bien connu, la publication dans l’exposition à Zurich était jusqu’à présent oubliée, tout comme le fait qu’il appartenait au marchand et collectionneur Jacques Kerchache, dont l’importance est bien connue en France». Face à ce florilège, on ne pourra que regretter l’échec de l’ouverture sur l’archéologie et l’Asie, avec seulement deux représentants de l’archéologie (Antonia Eberwein et Harmakhis) et un seul pour l’Asie (Mingei). L’ADN de Parcours des mondes demeure ancré dans ses domaines d’origine…

à savoir
Parcours des mondes 2022 du mardi 6 au dimanche 11 septembre
(mardi, de 11 h à 21 h ; du mercredi au samedi, de 11 h à 19 h le dimanche de 11 h à 18 h).
Paris, Saint-Germain-des-Prés.
www.parcours-des-mondes.com
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