Un naturalisme cru

Le 23 juin 2017, par Caroline Legrand

L’époque art nouveau a aussi révolutionné les arts du feu, notamment la céramique. Pour preuve à Lyon, une création anatomique de Dalpayrat et Voisin-Delacroix, plus vraie que nature.

Pierre-Adrien Dalpayrat (1844-1910) et Alphonse Voisin-Delacroix (1857-1893), série «Anatomiques (viscère)», conçue en 1892-1893, pichet formant sculpture, épreuve en grès émaillé vert bronze, les reliefs traités sang de bœuf, non signé, h. 25 cm.
Estimation : 5 000/10 000 €

La fin du XIXe siècle fut propice au renouveau. Rejetant l’académisme, les artistes donnent libre cours à leur imagination, puisant leur inspiration dans les cultures asiatiques et orientales, mais encore en revisitant l’époque médiévale, où le travail à la main était encore honoré. Durant une période bénie, très courte pourtant, l’art nouveau donna naissance en France à des pièces d’une originalité rare. Pour la céramique, nombre d’entre elles sont à mettre à l’actif de Pierre-Adrien Dalpayrat. Né à Limoges d’un père typographe spécialisé dans les missels, il passe par l’école de dessin avant d’entrer à l’école de peinture sur porcelaine de la ville, où son frère Louis est professeur de dessin. S’ensuit un véritable tour de France, qui le mènera à Bordeaux, dans l’atelier du faïencier Jules Vieillard, puis à Toulouse et Monaco, chez François Blanc. Installé à Menton, il découvre le grès, utilisé non loin, à Vallauris. Mais il doit quitter la ville, ayant tout perdu lors du tremblement de terre de 1887. C’est à Bourg-la-Reine, dans un atelier de la Grande-Rue, qu’il s’installe définitivement en 1889 et trouve la stabilité nécessaire pour mettre en œuvre une importante et très prisée production de grès artistiques. L’une de ses spécialités demeure la couleur sang de bœuf. Redécouverte par Ernst Seger et Théodore Deck, la technique d’origine chinoise fut perfectionnée par Dalpayrat pour donner naissance au «rouge Dalpayrat», réalisé à base d’oxydes de cuivre.
 

D’une forme rappelant celle des vases tripodes chinois, ce pichet se compose de petites pattes animales et d’une panse quasiment vivante…


En accord avec les mouvements d’avant-garde
Outre ses couleurs flammées, jaspées ou marbrées, le céramiste s’attache également à la forme de ses pièces, travaillant avec des sculpteurs novateurs, afin de créer des modèles inédits, tel son célèbre vase d’où émerge de l’eau une tête d’enfant en relief de Jean Coulon. Une œuvre à la fois symbolique et naturaliste, en accord avec les mouvements d’avant-garde de l’époque. Un autre important modeleur collabora avec Dalpayrat, le bisontin Alphonse Voisin-Delacroix. Ils ne travailleront ensemble qu’un peu plus d’un an, puisque le sculpteur meurt d’une pleurésie le 2 avril 1893. Le premier travaillait sur les couleurs et la matière, le second, sur les formes. «Nous nous complétons d’une façon rare», disait Voisin-Delacroix. Parmi leurs créations, les séries dites «Zoomorphes», «Anatomiques» ou «Viscérales», à laquelle appartient notre pichet. À côté de pièces plus classiques, ces grès émaillés étaient atypiques, voire révolutionnaires, allant très loin dans un réalisme frôlant la crudité. D’une forme rappelant celle des vases tripodes chinois junpao, notre pichet se compose ainsi de petites pattes animales et d’une panse quasiment vivante, où affleurent des veines. Une cinquantaine de ces pièces étaient exposées à la galerie Georges-Petit en 1892, l’année suivante à l’Exposition universelle de Chicago, en mai, puis au Champ-de-Mars, à Paris.
On louait ses «symphonies de couleurs les plus étranges et les plus harmonieuses. […] Les tons de turquoise et d’ivoire, le jaune et le rouge se confondent comme des coulées de lave brûlante». Malheureusement, les relations devenant difficiles avec la famille Voisin, Pierre-Adrien Dalpayrat abandonne la marque «VD». Il s’associe avec Adèle Lesbros et stoppe l’édition de ces séries zoomorphiques et anatomiques… qu’il juge désormais trop «macabres». 

 

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