Gazette Drouot logo print

Un livre de Platon : merveille du monde !

Publié le , par Bertrand Galimard Flavigny

Il n’est pas rare que des romanciers puisent dans la bibliophilie et utilisent un ouvrage rare comme l’un des fondements de leur récit. Pierre Assouline acquiert une édition princeps des œuvres de Platon

Platon (vers 428-vers 348 av. J.-C.), Platonis opera, latine, interprete Marsilio... Un livre de Platon : merveille du monde !
Platon (vers 428-vers 348 av. J.-C.), Platonis opera, latine, interprete Marsilio Ficino, cum Vita Platonis ab eodem Ficino. Venetiis: per Bernardinum de Choris et Simonem de Luero, impensis Andreae Toresani de Asula, 1491, in-folio, deuxième édition, reliure du XIXe siècle dans le goût du XVIIIe en pleine basane fauve mouchetée. Mercredi 9 avril 2014, salle 7 - Hôtel Drouot, Kâ-Mondo OVV. M. Miran. Adjugé : 21 250 

Rien n’est beau en soi mais relativement à sa destination», a dit Platon. Pierre Assouline aurait pu choisir cette pensée en guise de maxime afin de présenter son dernier roman, Paquebot (Gallimard, 2022). Le narrateur de son livre est libraire d’anciens. Au cours d’une escale à Shanghai, il acquiert un volume dont on ignore encore duquel il s’agit : « Je sortis la chose de ma sacoche, un grand et gros livre, retirai la peau de chamois qui l’enveloppait […] » Nous imaginons la scène et nous nous attendons à quelque chose d’extraordinaire : « Je vous présente la huitième merveille du monde : Opera de Platon, tout simplement », dit le personnage. Et de poursuivre plus loin : « rien moins que son œuvre complète en un seul volume de cinq cent soixante-deux pages, les dialogues, les définitions et les lettres, Alcibiade, Protagoras, Gorgias, Ménon, Cratyle, Phédon, Le Politique, Le Banquet, La République et le reste ». Et son interlocutrice de conclure : « Tout Platon, quoi ! » Le romancier prenant la place d’un bibliographe apporte ensuite des précisions supplémentaires : « L’édition de 1484 imprimée à Florence par Lorenzo de Alopa, et en partie par les religieuses du couvent San Jacopo di Ripoli, deux colonnes par page. La première jamais publiée de son œuvre complète, dans la traduction [du grec en latin] de Marsilio Ficino, sous l’égide de Cosme de Médicis ». Ce traducteur, que l’on appelle également Marsile Ficin (1433-1499), fut l’un des principaux philosophes de la première Renaissance italienne. Il devait dire après avoir achevé sa traduction : « Le divin Platon se trouve maintenant à la lumière du jour ».
Philosophie néoplatonicienne
Le titre complet de cette édition, la première en latin, se lit ainsi dans les bibliographies : Platonis opera, latine, interprete Ficino. Inpressum Florentze per Laurentium uenetum (absque anno), 2 part. en 1 vol. in-fol. goth. Elle a débuté en 1483, contient en tout 460 feuillets à deux colonnes de quarante-six lignes. Brunet dit que « cette impression est assez incorrecte, cependant assez recherchée car les exemplaires complets sont assez rares. » Marcile Ficin n’en fut pas satisfait et revint sur l’ouvrage en 1491, en y ajoutant nombre de corrections. Il fut le premier à réaliser une synthèse entre le christianisme et la philosophie de Platon, conception sujette à controverse. Cet ouvrage fondateur ouvrira la voie à la philosophie dite «néoplatonicienne». Le dernier exemplaire de cette deuxième édition passé en vente à l’Hôtel Drouot, dans une reliure du XIX
e siècle dans le goût du XVIIIe, en pleine basane fauve mouchetée, dos à cinq nerfs, y a été adjugé 21 250 €, le 9 avril 2014 par la maison Kâ-Mondo. Il se distingue encore grâce à un encadrement enluminé de la première page de texte, et par dix-sept grandes lettrines enluminées dont une lettre à l’or et entrelacs d’encre mauve ; dix-sept lettrines sont peintes à l’or et quatre cent cinquante-six en bleu ou rouge. Un exemplaire de la toute première édition, donc celle de 1484, présenté à grand renfort de publicité et provenant de la bibliothèque des marchands Elaine et Alexander Rosenberg, a obtenu 1 026 000 $ à New York (Christie’s), le 23 avril 2021.
Des éditions pléthoriques
Les éditions des œuvres de Platon se sont naturellement multipliées et sa bibliographie est abondante, d’autant que Les Dialogues, Le Banquet et Loix bénéficièrent d’éditions séparées. Parmi les traducteurs en français, on cite toujours André Dacier (1651-1722). Un exemplaire de la seconde édition, Les Œuvres. Traduites en françois avec des Remarques. Et la Vie de ce Philosophe, avec l’exposition des principaux dogmes de la Philosophie, relié en plein veau havane marbré (Chez Anisson, 1701, in-12), a été vendu 105 € à l’hôtel Drouot, le 1
er mars 2021 par la maison Boisgirard - Antonini. Quant au père jésuite Jean Nicolas Grou (1731-1803), sa traduction des Lois et la République et des Dialogues a été publiée de 1763 à 1770, en 6 vol. in-12. Plus tard, Victor Cousin (1792-1877) a entrepris de traduire des œuvres du philosophe alors qu’il était le précepteur d’un des fils du maréchal Lannes (Paris, Bossange frères, 1822-1840, 13 vol. in-8°) : on sait qu’il a repris pour partie le travail du père Grou.
Une abbesse et Racine
Pour la curiosité, nous disposons du Banquet, traduit pour un tiers par Jean Racine et la suite par Madame de *** (Paris, Pierre Gandouin, 1732). Un exemplaire relié en pleine basane havane d’époque, les caissons ornés, les plats décorés en leur centre des armoiries de la famille poitevine Brisson [d’azur à trois fusées d’argent, en fasque], a été vendu 2 100 €, le 13 juin 2020, par la maison Richard à Villefranche-sur-Saône. Ici « Madame de*** » n’est autre que Marie-Madeleine-Gabrielle de Rochechouart, abbesse de Fontevrault et sœur de Madame de Montespan, qui traduisit les deux autres tiers du Banquet de Platon. La traduction de Racine s’arrête à la page 48. En réalité, l’abbesse, qui ne connaissait pas le grec et s’était appuyée sur la version latine de Marsile Ficin, avait entrepris de traduire en français les textes de Platon. Sa tâche achevée, elle la confia à Racine afin qu’il la revoie. Ce dernier préféra la recommencer plutôt que de la corriger. Ce fut pour lui une corvée : il perdit patience et s’arrêta au discours du médecin, laissant le reste du texte tel que l’avait traité Mme de Rochechouart, conseillant toutefois de supprimer Le Banquet, jugeant qu’il était scandaleux et inutile (sic). Ce qui ne se fit pas.

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 2 articles.
Il vous reste 1 article(s) à lire.
Je m'abonne